
En Seine-Saint-Denis, l’héritage olympique du « savoir nager » peine à s’installer
À 13h30, sous un soleil de plomb, un bassin temporaire a été installé face au Centre aquatique olympique de Saint-Denis, où se tiennent actuellement les championnats d’Europe de natation. Cet espace aquatique, bien que séduisant, n’a pas pu accueillir tout le monde. Seuls Alain Bernard, Ugo Didier et un groupe d’enfants ont eu la chance de se baigner ce jeudi, dans le cadre de l’initiative « Savoir nager », soutenue par la Fédération française de natation et EDF. Au programme, des séances d’initiation de 45 minutes pour familiariser les jeunes participants avec l’eau, guidés par ces deux champions.
« L’objectif est de leur faire comprendre qu’ils ne courent aucun danger dans l’eau et qu’ils peuvent trouver leur équilibre », a déclaré Alain Bernard, recordman de France du 100 m nage libre. À la fin de cette semaine, la FFN et EDF auront permis à 580 enfants de découvrir ou redécouvrir les joies de la natation. Cependant, cette initiative représente une goutte d’eau face à l’ampleur du problème des noyades, comme le souligne le bilan estival de Santé publique France : entre le 1er mai et le 15 juillet, 274 personnes ont perdu la vie par noyade en France, dont 37 enfants et adolescents, un chiffre identique à celui de 2025.
Le programme « Savoir nager » cible des publics prioritaires dans des zones où l’accès à la natation est limité. La Seine-Saint-Denis, où 70 % des enfants n’entrent pas au collège en sachant nager, est particulièrement touchée. Malgré les efforts du conseil départemental avec les plans piscines 1 et 2, et l’héritage des JO, la situation demeure préoccupante. En 2026, le département comptera 167 m² de ligne d’eau pour 10 000 habitants, bien en deçà de la moyenne nationale de 236 m², même si cela représente une amélioration par rapport à 2022. Ironiquement, grâce aux JO, la Seine-Saint-Denis est devenue le premier département en nombre de bassins de 50 m, mais cela ne suffit pas.
Une étude de 472 pages, réalisée par l’Université de Lille et l’Université de Strasbourg dans le cadre de l’évaluation du « Plan héritage et durabilité – Paris 2024 », souligne que le défi du savoir nager est également d’ordre structurel, démographique, socio-économique et culturel. La natation reflète une fracture sociale : 86 % des enfants de cadres excellent dans ce domaine, contre seulement 61 % des enfants d’ouvriers non qualifiés et 54 % de ceux d’inactifs. Dans un département comme la Seine-Saint-Denis, où seulement 8 % de la population est constituée de cadres, ces chiffres mettent en lumière l’ampleur du défi à relever.
Le petit bassin utilisé par Alain Bernard et Ugo Didier sera démonté et réinstallé dans une autre commune du département, tandis que le bassin d’échauffement des championnats sera transféré à Clichy-sous-Bois. La FFN s’engage à offrir des créneaux gratuits pour les enfants de Seine-Saint-Denis, et Alain Bernard a souligné l’importance de continuer à investir dans des programmes comme « j’apprends à nager », qui a été gratuit à ses débuts.
Parmi les recommandations de l’étude, on retrouve la nécessité de rendre gratuits les programmes de rattrapage et d’appliquer des réductions tarifaires pour les moins de 16 ans. Bien que les infrastructures se modernisent, les tarifs ont tendance à augmenter, comme en témoigne le centre aqualudique d’Aulnay-sous-Bois, construit après une longue période sans piscine pour la ville.
La présence de champions comme Alain Bernard et Ugo Didier, bien que symbolique, est jugée bénéfique par les chercheurs. « Je leur dis que quand j’ai gagné mes médailles, ils n’étaient pas nés, mais je sais à quel point il est crucial d’apprendre à nager », a déclaré Alain Bernard. Ugo Didier a ajouté : « Si nous pouvons leur transmettre notre passion pour l’eau, ce sera déjà une victoire. » À la sortie du bassin, le jeune Ilan a avoué s’être assoupi devant les compétitions, préférant de loin nager lui-même.
