Maroc

Territoires : la richesse ne se répartit pas au-delà de quelques pôles


Entre 2014 et 2024, les disparités entre les régions se sont accentuées : Casablanca-Settat, Rabat-Salé-Kénitra et Tanger-Tétouan-Al Hoceïma concentrent désormais 58,4% du PIB national. L’écart absolu moyen entre les PIB régionaux est passé de 83,6 milliards de DH en 2023 à 90,9 MMDH en 2024.


ENTRETIEN. Entre 2014 et 2024, les inégalités régionales se sont intensifiées : Casablanca-Settat, Rabat-Salé-Kénitra et Tanger-Tétouan-Al Hoceïma représentent désormais 58,4% du PIB national. Dans cette interview, le géographe David Goeury indique pourquoi les investissements publics ne suffisent pas à combler ces disparités et ce qui fait défaut aux territoires en retard pour générer de manière durable des emplois et de la valeur.

L’essentiel
Les écarts régionaux se sont accentués entre 2014 et 2024, avec une concentration accrue de la richesse autour de Casablanca, Tanger et Rabat.
Le PIB par habitant progresse de manière très inégale. Fès-Meknès et Marrakech-Safi restent en retard, tandis que certaines régions du Sud connaissent un rattrapage rapide.
Des disparités existent également au sein des régions, entre provinces et communes, notamment en ce qui concerne l’accès aux services publics, aux infrastructures et à l’emploi.
L’investissement public est essentiel, mais il ne suffit pas à bâtir une économie productive sans entreprises privées, compétences locales et écosystèmes productifs territoriaux.
Le modèle des régions du Sud peut inspirer les autres territoires, mais il ne peut pas être reproduit mécaniquement en raison des différences de population et de structure économique.

Les détails
Les comptes régionaux 2024 publiés par le haut-commissariat au Plan (HCP) mettent en lumière les déséquilibres territoriaux au Maroc. Trois régions, Casablanca-Settat, Rabat-Salé-Kénitra et Tanger-Tétouan-Al Hoceïma, concentrent 58,4% du PIB national. En d’autres termes, près de six dirhams sur dix de la richesse créée au Maroc en 2024 proviennent de ces trois régions.

De plus, l’écart absolu moyen entre les PIB régionaux est passé de 83,6 milliards de dirhams en 2023 à 90,9 milliards de dirhams en 2024.

Dans ce contexte, David Goeury, géographe et chercheur à la Sorbonne, contacté par Médias24, analyse l’évolution des disparités régionales, les causes de la concentration économique, les limites de l’investissement public et les conditions nécessaires à l’émergence de dynamiques productives durables dans les territoires en retard.

Médias24 : Comment les disparités économiques entre les régions ont-elles évolué ces dernières années ?
David Goeury : Si l’on examine la période de 2014 à 2024, les inégalités territoriales se sont plutôt accentuées. Cette évolution est liée au maintien, voire au renforcement, de la concentration des activités économiques dans les régions les plus attractives.

La progression la plus significative concerne cependant Casablanca-Settat, dont la contribution est passée de 31,2% à 32,3% du PIB national. Cette hausse de plus d’un point traduit une concentration croissante des capacités productives dans cette région. Tanger-Tétouan-Al Hoceïma a également renforcé son poids dans l’économie nationale, sa part dans le PIB étant passée de 9,8% en 2014 à 10,7% en 2024.

Cependant, certaines grandes régions productives historiques voient leur poids diminuer. La situation la plus préoccupante est celle de Fès-Meknès, dont la part dans le PIB national est tombée de 9,5% en 2014 à 8,2% en 2024. De même, la part de Béni Mellal-Khénifra a reculé de 5,8% à 5,3%. Le recul de la part de Rabat-Salé-Kénitra, descendue de 16,4% à 15,5%, peut être perçu comme un rééquilibrage en faveur d’autres territoires.

Il est, cependant, inquiétant de constater que des régions comme Fès-Meknès, Marrakech-Safi et Béni Mellal-Khénifra, malgré une population et un poids économique importants, n’ont pas suffisamment profité des dynamiques économiques des dix dernières années.

À l’inverse, certaines régions périphériques, notamment Laâyoune-Sakia El Hamra, Dakhla-Oued Ed-Dahab et, dans une moindre mesure, l’Oriental, ont vu leur poids économique augmenter.

– Observe-t-on une augmentation des disparités lorsque l’on considère le PIB par habitant ?
– La même tendance est observable en examinant le PIB par habitant. Entre 2014 et 2024, le PIB par habitant a progressé d’environ 60% au niveau national. Dans certaines régions, cette progression a été nettement plus lente.

C’est notamment le cas de Fès-Meknès, où la hausse n’a atteint qu’environ 42%. Il s’agit de l’une des régions où le PIB par habitant a le moins augmenté. Cette situation peut engendrer un sentiment de déclassement chez ses habitants, surtout lorsqu’ils comparent leur situation avec celle des régions qui regroupent les emplois, les investissements et les activités à forte valeur ajoutée.

Une progression plus lente du PIB par habitant n’a toutefois pas toujours la même signification. Dakhla-Oued Ed-Dahab affichait en 2014 un PIB par habitant très élevé, supérieur à 64.000 dirhams, alors que la moyenne nationale était d’environ 27.400 dirhams. En 2024, son PIB par habitant atteint 92.904 dirhams, contre une moyenne nationale de 43.891 dirhams. Même si sa progression relative a été inférieure à la moyenne nationale, cette région reste largement au-dessus du niveau national. Dans ce cas, une croissance relativement moins rapide peut contribuer à une réduction mécanique de l’écart avec les autres régions.

La situation de Drâa-Tafilalet est différente. En 2014, elle présentait l’un des PIB par habitant les plus bas du Royaume, autour de 15.100 dirhams. Sa progression a ensuite été plus rapide que la moyenne nationale, ce qui témoigne d’un certain effet de rattrapage. Un phénomène comparable se vérifie dans l’Oriental.

Ce rattrapage concerne toutefois principalement certaines régions qui partaient de niveaux de richesse particulièrement faibles. Dans des régions comme Fès-Meknès ou Marrakech-Safi, la croissance du PIB par habitant reste inférieure à la moyenne nationale. Les divergences territoriales se sont donc accentuées.

Les inégalités les plus prononcées se manifestent souvent au niveau intercommunal. Elles peuvent exister entre deux communes voisines, l’une ayant accès à des services, infrastructures et opportunités économiques, tandis que l’autre reste largement à l’écart.

– Quels sont aujourd’hui les principaux blocages au développement des régions en retard ?
– Une part des blocages est liée à des facteurs externes sur lesquels les politiques publiques nationales disposent de leviers limités. L’Oriental et Drâa-Tafilalet souffrent notamment de la fermeture de la frontière avec l’Algérie. Historiquement, ces territoires jouaient un rôle clé dans les échanges entre le Maroc et le reste de l’Afrique du Nord. La fermeture de cette frontière leur impose aujourd’hui un coût considérable.

Ces régions doivent se connecter aux grands pôles économiques nationaux sur de longues distances, sans pouvoir bénéficier des échanges avec un voisin qui pourrait constituer un partenaire commercial complémentaire. Les politiques nationales de soutien peuvent atténuer cette contrainte, mais elles ne peuvent pas la supprimer totalement.

Un second blocage concerne la difficulté d’intégrer les régions à l’industrialisation nationale. Les principaux investisseurs internationaux et grandes entreprises continuent d’accorder la priorité à l’axe Tanger-Casablanca. Ils recherchent la proximité des ports, des infrastructures logistiques, des fournisseurs, des compétences et des services spécialisés.

Cette concentration produit des effets cumulatifs. Plus les activités se regroupent dans un territoire, plus ce dernier devient attractif pour de nouvelles entreprises. À l’inverse, les régions qui restent à l’écart disposent de moins de fournisseurs, de services, d’ingénieurs et de compétences, ce qui réduit encore leur attractivité.

Même au sein des régions dynamiques, les effets d’entraînement restent limités. Dans la région de Rabat-Salé-Kénitra, l’activité industrielle bénéficie notamment à Kénitra et aux territoires situés sur l’axe Tanger-Casablanca comme Skhirat. En revanche, Khémisset, orientée vers Fès-Meknès, bénéficie beaucoup moins de cette dynamique.

La situation est similaire dans la région de Tanger-Tétouan-Al Hoceïma. Malgré les investissements publics réalisés à Al Hoceïma, cette province reste largement en retrait par rapport à la dynamique impulsée par Tanger. Même Tétouan, pourtant proche du complexe portuaire Tanger Med, ne bénéficie pas d’un effet d’entraînement industriel comparable. Les entreprises semblent souvent préférer s’implanter plus au sud, vers Kénitra, qu’à Tétouan.

Ces exemples illustrent que les disparités ne se situent pas seulement entre les régions. Elles existent aussi à l’intérieur des régions, entre les provinces et entre les communes.

– Les comptes régionaux ne risquent-ils pas de masquer les disparités à l’intérieur même des régions ?
– Les comptes régionaux fournissent une information précieuse sur les grandes dynamiques économiques. Ils permettent d’identifier quelles régions gagnent en poids, lesquelles en perdent et où se concentrent les activités productives.

Cependant, ils ne suffisent pas à mesurer l’ensemble des injustices territoriales. Les inégalités les plus marquées se manifestent souvent au niveau intercommunal. Elles peuvent exister entre deux communes voisines, l’une bénéficiant de services, d’infrastructures et d’opportunités économiques, tandis que l’autre reste largement à l’écart.

Ces écarts de proximité génèrent souvent le sentiment d’injustice le plus fort. Les habitants constatent directement la différence entre leur commune et une commune limitrophe.

Les manifestations et mobilisations récentes observées dans certains territoires reflètent ce stress territorial. En septembre 2025, les jeunes urbains sans perspectives d’emploi de qualité ont été parmi les plus mobilisés. Depuis des mois, des populations rurales, exprimant un sentiment d’isolement, manifestent notamment dans les provinces de Drâa-Tafilalet, à Midelt et Tinghir, ainsi que dans certains territoires de Béni Mellal-Khénifra, autour d’Azilal et de Béni Mellal.

La réduction des inégalités territoriales ne doit donc pas être pensée uniquement à l’échelle des douze régions. Elle doit également être mesurée et traitée à l’échelle des provinces et des communes. C’est souvent à ce niveau que l’absence de services, d’emplois et de perspectives se ressent de façon plus concrète, alimentant ainsi un sentiment profond d’injustice territoriale.

– Pourquoi les investissements publics réalisés depuis plusieurs années n’ont-ils pas suffi à réduire durablement les écarts régionaux ?
– Les trajectoires régionales ne dépendent pas uniquement du montant des investissements publics. Elles sont également influencées par la structure économique de chaque territoire, son attractivité, sa démographie et sa capacité à résister aux chocs extérieurs.

L’année 2024 fait partie des premières années durant lesquelles l’économie marocaine commence à sortir progressivement des effets prolongés de la crise du Covid-19. Cette crise a, en effet, affecté les années 2020, 2021 et, dans une certaine mesure, 2022. Par ailleurs, le Maroc a subi une sécheresse structurelle. Les territoires n’ont pas tous disposé de la même capacité de résistance et de réorganisation.

Les régions qui concentrent l’emploi industriel, notamment Tanger-Tétouan-Al Hoceïma et Casablanca-Settat, ont retrouvé une dynamique relativement forte. Les régions du Sud ont également bénéficié de grands projets publics. En revanche, les régions dont l’économie dépend davantage du tourisme ou de l’agriculture se sont révélées beaucoup plus vulnérables.

La crise sanitaire et l’effondrement de la fréquentation touristique ont particulièrement touché Marrakech-Safi. Son PIB par habitant est devenu le plus faible du Royaume en 2020 et reste le même en 2024. La crise touristique a également impacté Souss-Massa et Fès-Meknès. La réorganisation d’une économie régionale après un choc d’une telle ampleur est généralement lente.

À cela s’ajoute la sécheresse. Les économies agricoles très dépendantes des précipitations sont particulièrement fragiles, ce qui est le cas de Fès-Meknès, Marrakech-Safi et, dans une moindre mesure, Béni Mellal-Khénifra. Dans des régions déjà très arides comme Drâa-Tafilalet, l’impact relatif peut être différent puisque l’agriculture pluviale y joue un rôle moins important par rapport à l’agriculture irriguée. La vulnérabilité territoriale dépend donc non seulement du poids de l’agriculture, mais aussi de la nature des systèmes agricoles.

La question centrale est donc double. Il faut renforcer l’attractivité économique des territoires, tout en améliorant leur capacité à faire face aux crises sanitaires, climatiques, touristiques ou économiques.

– Le développement des régions du Sud peut-il servir de modèle aux autres régions en retard ?
– L’expérience des régions du Sud montre que l’investissement public peut jouer un rôle déterminant lorsque l’économie locale est faible et soumise à de nombreux aléas.

Laâyoune-Sakia El Hamra a enregistré, de 2014 à 2024, l’une des plus fortes augmentations du PIB régional. Son PIB a augmenté d’environ 148%, tandis que son PIB par habitant a presque doublé. Cela prouve que l’investissement public peut soutenir une trajectoire de croissance rapide.

Il faut cependant tenir compte des spécificités de ces territoires. Les régions du Sud sont peu peuplées et leur population est concentrée dans quelques centres urbains. Dans la région de Laâyoune-Sakia El Hamra, par exemple, une grande partie de la population se trouve autour de villes comme Laâyoune, Es-Semara et Boujdour. Ce phénomène est encore plus accentué à Dakhla-Oued Ed-Dahab.

Cette concentration permet à l’investissement public de générer rapidement des effets. La construction d’un hôpital, d’un établissement d’enseignement ou d’une infrastructure majeure peut toucher immédiatement une part significative de la population régionale.

La situation est beaucoup plus complexe dans les régions densément peuplées, composées de nombreuses villes de taille moyenne, de bourgs ruraux et de communautés dispersées. Dans ces territoires, les investissements doivent être considérablement plus importants pour produire des effets comparables. Leur impact est aussi plus diffuse.

Il n’est donc pas possible de reproduire mécaniquement le modèle des régions du Sud dans des régions comme Fès-Meknès, Béni Mellal-Khénifra ou Marrakech-Safi. Les enseignements sont pertinents, mais les outils doivent être adaptés à la densité de population, à la superficie, à l’organisation urbaine et à la structure productive de chaque région.

La délocalisation des services publics est donc utile pour réduire les inégalités d’accès et améliorer la qualité de vie. Elle ne peut cependant pas remplacer une véritable stratégie de création de richesse.

– L’investissement public peut-il enclencher une dynamique durable d’investissement privé dans les régions en retard ?
– L’investissement public peut établir des infrastructures, améliorer les services essentiels et soutenir la demande locale. Il peut également garantir des revenus à une partie de la population. Cependant, il n’entraîne pas automatiquement la création d’une dynamique productive durable.

La région de Guelmim-Oued Noun illustre cette limite. Elle a enregistré une amélioration du PIB par habitant et affiche une proportion particulièrement élevée de salariés de la fonction publique. Le secteur privé y reste fragile et la population régionale endure une forme de stagnation. Dans cette situation, l’investissement public améliore le revenu des habitants, mais ne renforce pas nécessairement l’attractivité économique de la région. Il améliore les conditions de vie sans nécessairement provoquer une diversification productive ou une arrivée significative d’investissements privés.

L’investissement public est donc indispensable, mais il doit se rattacher à une stratégie économique précise. Il faut cerner quelles activités productives peuvent être développées, quelles entreprises peuvent être attirées, quelles compétences doivent être formées et quelles chaînes de valeur peuvent être construites.

Sans cette articulation, la politique publique risque de rester compensatoire. Elle réduit certains écarts de revenus ou de services, mais ne permet pas à la région de rattraper durablement les grands pôles économiques.

– La délocalisation des administrations, des universités et des services de santé peut-elle contribuer au développement des régions en retard ?
– La priorité essentielle demeure la mise à niveau des services publics. L’accès à la santé, à l’enseignement secondaire, à l’université et à la formation professionnelle doit être garanti sur l’ensemble du territoire.

Le développement de services plus spécialisés, tels que les centres hospitaliers universitaires, peut jouer un rôle crucial dans la réduction des inégalités territoriales. Ces installations facilitent l’accès aux soins, engendrent des emplois qualifiés et renforcent l’attractivité des villes régionales.

Cependant, il est essentiel de distinguer la mise à niveau des services publics d’une politique consistant à déplacer des emplois publics dans l’espoir de générer mécaniquement une croissance économique.

La présence de fonctionnaires peut soutenir les commerces, services et demandes locales. Elle engendre ce que l’on peut considérer comme une économie résidentielle. Cela repose sur la consommation des gens qui résident sur place et sur les services dont ils ont besoin. Toutefois, cette économie n’est pas forcément synonyme de durabilité. Elle dépend des décisions de l’État. Le déplacement d’une administration, d’une caserne ou d’un établissement public peut brusquement modifier l’économie locale dans un sens ou dans l’autre.

Une telle stratégie peut également engendrer des effets contre-productifs si l’économie locale se polarise exclusivement autour des emplois publics. Les acteurs du territoire peuvent, dans ce cas, accorder moins d’attention à la création d’entreprises, à l’innovation et à la recherche de nouveaux secteurs productifs.

La délocalisation des services publics est donc utile pour réduire les inégalités d’accès et améliorer la qualité de vie. Elle ne peut cependant pas remplacer une véritable stratégie de création de richesse.

– Pourquoi les régions productrices de ressources naturelles captent-elles une part limitée de la valeur ajoutée créée ?
– Le problème central réside dans la concentration des métiers et fonctions à forte valeur ajoutée dans quelques grands pôles, principalement à Casablanca. Une activité minière peut être physiquement localisée dans des régions comme Marrakech-Safi, Béni Mellal-Khénifra ou Drâa-Tafilalet. L’extraction mobilise localement du matériel, des ouvriers, des techniciens et des ingénieurs.

Cependant, les fonctions commerciales, financières, d’assurance, juridiques et administratives associées à cette activité demeurent concentrées à Casablanca. La province de Khouribga produit ainsi une part conséquente des ressources minières, mais les services financiers et stratégiques liés à cette activité sont localisés à Casablanca. Le siège de l’OCP, par exemple, est implanté à Casablanca en raison de la