Maroc

Sahrij Souani : l’instrument de pouvoir du Sultan Moulay Ismaïl


À Meknès, le Sahrij Souani ne se limite pas à un vaste plan d’eau. Derrière son apparente tranquillité se cache l’une des réalisations les plus ambitieuses du Sultan Moulay Ismaïl, où se mêlent architecture, stratégie et ingénierie hydraulique.

Le Sahrij Souani impressionne par ses dimensions. Avec ses 300 mètres de longueur, ses 148 mètres de largeur, plus de cinq mètres de profondeur et une capacité d’environ 222.000 mètres cubes d’eau, le bassin d’Agdal aux lignes épurées domine le paysage de Meknès tel un océan intérieur. Ce vaste miroir d’eau capte les nuances du ciel, allant du bleu profond aux reflets dorés à mesure que le soleil décline. Autour de lui, les longs murs ocre, patinés par le temps, forment un décor d’une remarquable sobriété où les pierres semblent se fondre avec l’horizon.

L’ensemble dégage une élégance monumentale, sublimée par le silence des lieux. C’est un arrêt idéal pour admirer le génie constructif de Meknès et saisir toute la poésie de son patrimoine. Cependant, la véritable grandeur du Sahrij Souani ne réside pas uniquement dans ses dimensions. Elle se manifeste surtout dans la vision politique et stratégique qui a présidé à sa construction.

Sous le règne de Moulay Ismaïl, rien n’est laissé au hasard. Le souverain élève Meknès au rang de capitale impériale et la transforme en une cité capable de résister aux épreuves du temps ainsi qu’aux menaces extérieures. Entourée de quarante-deux kilomètres de remparts organisés en trois enceintes concentriques, renforcée par des borj destinés à repousser les incursions des tribus dissidentes, la ville devait également pouvoir survivre à un siège ou à une longue période de sécheresse. Le bassin répondait précisément à cette exigence. Son immense réserve garantissait à la population un accès permanent à l’eau potable, même lorsque la ville se retrouvait isolée. Il assurait également l’approvisionnement de l’impressionnante cavalerie du Sultan, forte de plus de douze mille chevaux. À cette époque, disposer d’une telle réserve d’eau équivalait à garantir la survie de toute une capitale.

Réduire le Sahrij Souani à un simple réservoir serait négliger sa seconde vocation. Les archéologues ont découvert, sur les parois du bassin, des anneaux métalliques auxquels étaient amarrées des embarcations. Celles-ci permettaient aux épouses de Moulay Ismaïl de profiter de promenades sur l’eau, transformant ce vaste ouvrage hydraulique en un lieu de détente et d’agrément au cœur de la cité.

Cette prouesse technique reposait sur un système d’alimentation particulièrement élaboré. Dans le bâtiment voisin, autrefois appelé Dar El Ma, dix puits rectangulaires alimentaient continuellement le bassin. De là partait un réseau de canalisations qui irriguait les jardins, les cultures et les vergers environnants. L’eau poursuivait ensuite son chemin jusqu’à Oued Er-Rha avant de rejoindre plusieurs aqueducs traversant une partie de Meknès. L’ouvrage ne servait donc pas uniquement à stocker l’eau, mais organisait également sa circulation à l’échelle de toute la ville.

Un chantier d’une telle envergure nécessitait naturellement une main-d’œuvre et des efforts considérables. Grand bâtisseur, stratège et homme de foi, Moulay Ismaïl consacra beaucoup d’énergie à ériger une capitale capable de traverser les siècles.

Aujourd’hui encore, les eaux du Sahrij Souani reflètent le ciel de Meknès avec une étonnante sérénité. Plus vaste que le célèbre bassin de la Ménara à Marrakech, couvrant plus de quatre hectares, il demeure le témoignage éclatant d’une architecture pensée autant pour protéger que pour embellir.