Maroc

Mohamed Tozy : “Les Marocains s’engagent en politique, mais pas ici”


EXCLUSIF. Dans le cadre de l’émission « 12/13 » de Médias24, à deux mois des élections législatives, le politologue Mohamed Tozy a expliqué pourquoi l’abstention ne signifie pas la fin de la politique. Il a analysé les mobilisations qui se déplacent vers les territoires, les associations, les ultras et les élus locaux, tout en soulignant ce que les partis politiques ne parviennent plus à capter.

Le politologue a appelé à ne pas réduire la vie politique marocaine aux élections et aux partis, affirmant que les enjeux de pouvoir, de représentation et de mobilisation se jouent également dans les territoires, les associations, les institutions de gouvernance et d’autres espaces extérieurs au Parlement.

Invité le jeudi 23 juillet 2026 du 12/13 de Médias24, à deux mois des élections législatives prévues le 23 septembre, le doyen du Collège des sciences sociales de l’Université internationale de Rabat a rejeté l’idée de « scène politique », qui, selon lui, implique une mise en scène, un réalisateur et un scénario.

« Je préfère parler d’un champ politique », a-t-il précisé, cette notion permettant d’identifier les acteurs, les enjeux, les tensions, les conflits et les coalitions qui structurent réellement la compétition.

Des élections routinisées, une représentation limitée

Le Maroc connaît depuis une vingtaine d’années une « routinisation » du processus électoral, avec un cadre constitutionnel relativement stable, des opérations techniquement crédibles et des résultats globalement acceptés, a-t-il noté. La décennie du Parti de la justice et du développement (PJD), suivie de son départ du pouvoir, a établi un lien visible entre le bulletin de vote et l’accès au gouvernement.

Cependant, cette normalisation ne signifie pas que l’élection constitue « l’alpha et l’oméga » d’un système pluraliste. L’État de droit, la hiérarchie des normes, les juridictions et les institutions chargées de la régulation économique, sociale ou institutionnelle jouent également un rôle dans la répartition du pouvoir.

« Les élections ne vous donnent pas de la représentation. Elles vous donnent généralement une majorité, et on décide qu’elle est représentative », a affirmé Mohamed Tozy, soulignant l’écart entre la population en âge de voter, les personnes inscrites et celles qui participent effectivement au scrutin.

Le système marocain combine ainsi la centralité formelle des élections avec la cooptation et la nomination de plusieurs milliers de responsables occupant des positions importantes. Selon le politologue, cela déplace une partie des équilibres de l’intérieur du Parlement vers les institutions de gouvernance situées à l’extérieur de celui-ci, sans que ces dernières soient nécessairement dépourvues de légitimité constitutionnelle.

Pour lui, le principal enjeu du scrutin sera le taux de participation. L’inscription sur les listes, l’abstention, l’emplacement des bureaux de vote et les moyens nécessaires à la mobilisation doivent être distingués avant d’interpréter le comportement des électeurs.

« L’acte politique majeur, c’est le bulletin blanc ou le bulletin nul », a-t-il souligné, appelant à mieux comptabiliser et analyser ces suffrages, qui peuvent exprimer « un refus conscient de l’offre politique. »

Il s’est également interrogé sur l’intérêt des partis à une très forte mobilisation, celle-ci augmentant le coût des campagnes et l’incertitude du résultat. Une base électorale relativement limitée peut, à l’inverse, suffire pour obtenir une position déterminante.

Une politique qui se joue aussi hors des partis

Cette faible participation ne traduit pas nécessairement une dépolitisation de la société. « Les Marocains font de la politique, mais ils ne sont pas intéressés par cette politique », a résumé Mohamed Tozy, opposant la politique institutionnelle aux formes d’engagement qui émergent dans les territoires, les associations, le football, la chanson et les mobilisations locales.

Dans les communes rurales qu’il étudie depuis plusieurs décennies, des associations souvent animées par des jeunes commencent parfois par aménager un terrain de football avant de s’occuper d’irrigation, d’accès à l’eau potable, d’assainissement ou de recherche de financements. Les chants des groupes ultras constituent également, selon lui, certains des discours politiques les plus structurés du pays, notamment sur la Palestine ou les injustices sociales.

La question n’est donc pas de savoir si les jeunes font de la politique, mais si les partis sont capables de capter et d’agréger leurs demandes. Les nouvelles générations se mobilisent autour de la dignité, des inégalités, des services publics, des injustices et des disparités territoriales, sans que ces revendications trouvent toujours une traduction partisane.

« La jeunesse est plutôt réformiste que révolutionnaire », a estimé le politologue. Les technologies, les formes d’organisation et les modes d’expression évoluent, sans qu’il soit possible de conclure à une rupture complète avec les générations précédentes.

Il a décrit les récentes mobilisations de jeunes comme des « éruptions » révélatrices de causes profondes, plutôt que comme des mouvements structurés disposant d’un projet politique durable. Une mobilisation électorale, un boycott ou une nouvelle explosion demeurent possibles, mais leur déclenchement, leur forme et les acteurs qui en recueilleraient les résultats restent imprévisibles.

Les partis ne sont par ailleurs plus les seuls intermédiaires chargés de transformer les demandes sociales en propositions politiques. « La presse est aussi importante que les partis politiques, sinon plus importante maintenant », a déclaré Mohamed Tozy, ajoutant qu’un chroniqueur ou un commentateur peut jouer un rôle majeur dans l’interprétation de la vie publique.

La mutation démographique, angle mort du champ politique

La transformation la plus importante que les formations politiques n’ont pas encore suffisamment intégrée est, selon lui, la mutation démographique. La progression des familles nucléaires, le nombre de foyers dirigés par des femmes, le vieillissement de la population, la présence croissante de personnes âgées vivant sans enfants et la mobilité des jeunes modifient les solidarités, le travail agricole et les comportements électoraux.

« C’est la mutation démographique », a-t-il répondu lorsqu’il lui a été demandé quel changement silencieux échappait le plus au champ politique. Dans certaines zones montagneuses, le manque de main-d’œuvre empêche déjà de moissonner ou de battre les récoltes, tandis que la prise en charge des personnes âgées pourrait devenir l’un des principaux problèmes publics de la prochaine décennie.

Ces évolutions interpellent directement les systèmes de retraite, de protection sociale et de prise en charge familiale. Elles nécessitent, selon lui, davantage d’enquêtes de terrain, les intuitions générales ne pouvant remplacer le travail de recherche.

À l’approche du scrutin, la compétition se jouera principalement dans les territoires. Les partis y cherchent des candidats capables de mobiliser des réseaux, le notable contemporain n’étant plus nécessairement un homme riche, mais une personne en mesure d’activer des relations et d’obtenir des ressources.

Les élus locaux servent alors de courtiers entre les candidats aux législatives et les électeurs. Ils évaluent les chances des différents partis d’arriver en tête et de pouvoir ensuite défendre les demandes de leurs communes auprès des conseils régionaux, préfectoraux ou du gouvernement.

« Le jeu politique est largement clientéliste, et ce n’est pas une insulte », a déclaré Mohamed Tozy, estimant que le clientélisme existe également dans les systèmes français, italien ou américain. Dans cette logique, « l’éthique de responsabilité l’emporte sur l’éthique de conviction » : les acteurs locaux parient sur la formation jugée la mieux placée pour redistribuer les ressources.

La séparation entre les élections locales et législatives devrait toutefois limiter l’influence directe de l’argent et obliger les partis à remobiliser leurs réseaux communaux, contrairement au précédent scrutin, durant lequel les deux consultations avaient renforcé mutuellement leurs dynamiques.

Les marges de décision du prochain gouvernement

Le prochain gouvernement ne sera pas pour autant réduit à exécuter les grands chantiers déjà programmés jusqu’en 2030. Mohamed Tozy a cité parmi ses marges de décision l’exception d’inconstitutionnalité, le Code de la presse, les conflits d’intérêts, les relations entre affaires et politique, la protection sociale, les retraites, la compensation, le droit du travail et la place des entreprises publiques.

« Il y a de grosses batailles politiques à mener au Parlement », a-t-il insisté, rejetant l’idée d’un gouvernement purement technique. La production législative et la mise en œuvre des politiques publiques constituent à ses yeux de véritables espaces de pouvoir, même lorsque les grandes orientations nationales sont déjà fixées.

Les grands projets d’infrastructures sont enfin devenus « une source à la fois de fierté et de frustration ». La question centrale n’est plus seulement leur réalisation, mais leur effet sur la qualité de vie, la continuité de l’eau potable, la mobilité, la santé et les services de proximité. Chaque amélioration accroît en outre les attentes de la population envers l’État.

Mohamed Tozy a enfin défendu le rôle de la recherche en sciences sociales dans l’évaluation des politiques publiques et la compréhension de l’immigration, de la religion et des transformations de la société. Concernant l’intelligence artificielle, il l’a présentée comme un assistant capable d’organiser l’information, mais non de produire une théorie sans connaissances préalables. Son usage dans l’enseignement doit, selon lui, s’ac