Maroc

Le Royaume progresse, le voisin ne s’irrite pas.

Le régime algérien semble avoir choisi la production industrielle de tensions diplomatiques, accompagnée d’accusations à l’encontre du Maroc. Pendant ce temps, le Maroc avance en consolidant ses partenariats africains et en développant ses infrastructures, tandis qu’Alger collectionne les indignations.


Il fut un temps où les régimes concevaient des voitures, des doctrines ou des rêves collectifs. Le régime algérien, quant à lui, semble avoir choisi une spécialité plus modeste : la production industrielle de tensions diplomatiques. Une activité nationale presque patrimoniale, entretenue avec la régularité d’une horloge soviétique oubliée dans une caserne.

À chaque avancée diplomatique du Maroc concernant le dossier du Sahara, le même cérémonial se reproduit. Les éditorialistes proches d’Alger surgissent à la télévision. Les communiqués abondent, les accusations s’accumulent, et l’on constate soudainement que Rabat serait responsable de tous les maux du continent africain, du réchauffement climatique à la mauvaise humeur des marchés pétroliers.

Pendant ce temps, le Maroc avance. Discrètement parfois, brutalement souvent. Le Royaume inaugure des ports, consolide ses partenariats africains, attire des investissements, développe ses infrastructures atlantiques, et négocie avec Washington, Madrid, Paris, le Golfe et une partie croissante de l’Afrique subsaharienne. Rabat s’illustre dans la géopolitique moderne : logistique, commerce, sécurité, influence économique. Une diplomatie fondée sur des projets matériels, des câbles sous-marins et des corridors commerciaux.

De son côté, Alger semble encore persuadée que le monde fonctionne avec des slogans « pravdiens » des années 70, trois chants révolutionnaires et une télévision publique filmée comme un procès-verbal administratif. Le contraste devient d’autant plus cruel.

Dans cette dynamique, au sein des capitales africaines, le Maroc ouvre des banques et des lignes aériennes. Le régime algérien, pour sa part, participe à des débats interminables sur la « décolonisation inachevée ». Rabat insiste sur les investissements, tandis qu’Alger évoque des complots. Rabat se concentre sur l’Atlantique, alors qu’Alger résonne avec la guerre froide.

Il semblerait qu’une partie du pouvoir algérien vive encore dans un musée géopolitique, croyant que le mur de Berlin est toujours debout et que l’Union soviétique respire encore à travers des portraits jaunis. Ce qui est le plus fascinant, c’est cette obsession presque mystique pour le Maroc. À Alger, le Royaume semble occuper une place mentale disproportionnée. Une fixation stratégique devenue un réflexe pavlovien.

Le Maroc construit une route ? Suspicion. Le Maroc signe un accord africain ? Menace régionale. Le Maroc ouvre un consulat au Sahara ? Catastrophe cosmique imminente. À ce rythme, si Rabat lance un satellite météo, certains éditorialistes algériens pourraient y percevoir une tentative « d’encerclement climatique ».

Pourtant, derrière cette agitation théâtrale, une vérité dérangeante s’installe : la diplomatie algérienne perd du terrain. Lentement, mais de manière évidente. Le dossier du Sahara en est l’illustration la plus douloureuse pour Alger. Chaque jour, de plus en plus d’États adhèrent à la cause du Royaume. Le plan marocain d’autonomie est de plus en plus renforcé, devenant ainsi la seule base réaliste de règlement, non par romantisme géopolitique, mais par pragmatisme.

Les puissances cherchent la stabilité, des partenaires fiables et des accès stratégiques vers l’Afrique. Elles examinent la carte, les investissements, les connexions maritimes et les capacités sécuritaires. Sur ce terrain, le Maroc marque des points alors qu’Alger collectionne les indignations.

Ce lent basculement diplomatique explique la nervosité presque chronique du régime des caporaux, qui semble désormais réagir à chaque succès marocain avec l’énergie d’un volcan survolté. Car, au fond, l’inquiétude d’Alger dépasse la seule question du Sahara marocain. Le véritable cauchemar stratégique réside dans la crainte de voir Rabat devenir, progressivement mais sûrement, le nouveau centre d’influence politique, économique et diplomatique du Maghreb. Voilà la tragédie du pouvoir algérien.

Pendant des décennies, le régime des anciens dirigeants s’est perçu — et surtout s’est raconté — comme la puissance tutélaire naturelle de la région, le grand frère révolutionnaire, l’État-major continental censé dicter le tempo maghrébin et africain. Toutefois, le Maroc, grâce à ses ports atlantiques, ses partenariats africains, ses investissements massifs et ses offensives diplomatiques méthodiques, commence à déplacer le centre de gravité régional vers Rabat.

Cette mutation géopolitique est difficile à accepter pour certains clans du pouvoir algérien, qui semblent la vivre avec la réticence d’un général réalisant que le défilé militaire se déroule désormais chez le voisin. Humiliant pour le “nif“, car il est pénible d’admettre que ce Royaume, longtemps observé avec suffisance, devient progressivement le partenaire recherché des grandes chancelleries, des investisseurs étrangers et des puissances influentes. Le réveil est d’autant plus brutal.

Surtout quand, en guise de contre-offensive stratégique, on enchaîne communiqués enragés, rappels d’ambassadeurs théâtraux et éditoriaux belliqueux. Cela est d’autant plus teinté d’un enthousiasme désuet, hérité d’une idéologie oubliée depuis l’ère des moustaches révolutionnaires et des slogans tiers-mondistes.

À Alger, le problème n’est donc plus seulement territorial. Il devient psychologique, symbolique et presque existentiel : comment continuer à se proclamer “puissance régionale incontournable” lorsque toute la région commence à contourner cette incontournable personne que l’on prétendait être ?

Le paradoxe est cruel : l’Algérie possède d’importantes ressources énergétiques, une largeur stratégique immense et un poids démographique majeur. Cependant, une partie de cette puissance semble continuellement engloutie dans une rivalité obsessionnelle avec le Maroc. L’État algérien a fait de l’anti-marocanisme une politique publique officieuse.

La conséquence est que le Maghreb demeure l’une des régions les moins intégrées au monde. Les frontières sont fermées, le commerce régional est famélique et la coopération est paralysée. Une absurdité économique que même certains experts étrangers ont du mal à comprendre. Deux peuples voisins, culturellement proches, historiquement liés et géographiquement complémentaires, sont condamnés par les dirigeants algériens à se percevoir comme des adversaires stratégiques permanents.

Pendant que les élites maghrébines rejouent sans cesse leur ancien duel poussiéreux, le reste du monde est en train de changer. Intelligence artificielle, routes énergétiques, révolution industrielle verte, compétition technologique : la planète avance. Le Maghreb, pour sa part, reste immobilisé dans une querelle où l’un construit des hubs portuaires pendant que l’autre produit des communiqués enragés. L’Histoire, parfois, possède un humour particulièrement cruel.

Mohamed Jaouad Kanabi