AlgérieMaroc

Frontières de l’Algérie : révélations d’un ouvrage français de 1866

Le livre de Léon Plée, publié en 1866 sous le titre « Abd-el-Kader, nos soldats, nos généraux et la guerre d’Afrique », offre un éclairage précieux sur la géographie de l’Algérie avant l’ère coloniale française. Cet ouvrage, bien qu’il ne traite pas directement de l’évolution historique du pays durant la colonisation, souligne que le territoire algérien était, à l’époque, bien plus restreint qu’aujourd’hui, se limitant principalement à l’ancienne Régence d’Alger.

Plée met en évidence l’expansion progressive de l’Algérie sous l’effet de la colonisation française, qui a intégré des territoires auparavant marocains. Il décrit l’Ouest du pays, notamment les frontières avec le Maroc, comme un point névralgique tant sur le plan militaire que politique durant la guerre d’Afrique. Cette région, selon l’auteur, était marquée par une interaction constante avec le Maroc, où Abd el-Kader bénéficiait du soutien des tribus frontalières et de l’assistance du Sultan marocain.

Pour contrer cette influence marocaine, l’armée française a élaboré une stratégie spécifique, consistant notamment à établir des bases militaires fortifiées dans l’extrême Ouest, à Lalla-Maghnia et Sebdou, afin de couper les lignes d’approvisionnement entre le Maroc et l’Algérie. Bien que l’ouvrage soit daté de 1866, il retrace les campagnes militaires françaises en Algérie jusqu’en 1847, période durant laquelle Plée distingue clairement le territoire algérien, qui se limitait à la façade méditerranéenne.

L’auteur décrit la Régence d’Alger comme une possession ottomane fragmentée, dirigée par un Dey, avec une géographie marquée par des zones d’influence comprenant la ville d’Alger, les trois beyliks (Mascara/Oran, Titteri/Médéa et Constantine), ainsi que des tribus récalcitrantes. Il souligne que le pouvoir turc ne contrôlait réellement que la bande côtière et quelques villes clés, tandis que l’intérieur était dominé par des tribus autonomes ou sous l’autorité d’Abd el-Kader.

Plée ne fait pas mention de la Bay’a, ou allégeance, qui était un véritable indicateur des frontières, où de nombreuses tribus nomades du Sud-Oranais, de la région de Colomb-Béchar, de Tindouf et des oasis du Touat/Gourara prêtaient allégeance au Sultan marocain, reliant ainsi historiquement ces territoires à l’Empire chérifien.

Concernant la colonisation française, l’ouvrage retrace la transition de l’armée française d’une occupation limitée aux villes côtières à un contrôle total du nord du pays, en repoussant les forces d’Abd el-Kader et en faisant des frontières avec le Maroc un axe central de sa stratégie coloniale. Plée précise que, bien que l’Émir ait cherché des refuges dans les oasis du Sud, comme Biskra ou Laghouat, face à la pression française croissante, il n’exerçait pas d’autorité sur le Sahara.

Le livre établit une distinction claire entre l’Algérie du Nord, ou le Tell, et le Sahara, où le terme « Algérie » se réfère principalement à la zone méditerranéenne et aux hautes plaines, tandis que le sud est présenté comme une entité géographique, sociale et politique distincte. Plée décrit cette vaste région désertique comme habitée par des tribus nomades, telles que les Touaregs, qui ne reconnaissaient ni le Dey d’Alger avant 1830, ni une autorité centrale algérienne.

L’un des apports majeurs de cet ouvrage réside dans sa caractérisation du Sahara comme un espace géopolitique autonome par rapport à l’Algérie des années 1830-1840, prouvant ainsi que le territoire algérien actuel est le résultat d’une expansion géographique sous l’administration coloniale française. En relatant de manière détaillée les opérations militaires françaises de 1830 à 1847, Plée fixe une image historique où la présence française ne s’étendait pas au-delà des oasis du Nord.

Ainsi, l’ouvrage démontre que l’intégration du Sahara au territoire algérien n’était pas une réalité préexistante, mais plutôt le fruit d’un processus d’intégration administrative et militaire qui s’est intensifié au cours de la seconde moitié du XIXe siècle et du début du XXe siècle.