Derrière le discours humaniste, la peur de la sécurité ne disparaît pas.
Le Global Information Brief (GIB) publié par le Réseau des Nations unies sur les migrations souligne que 94 réseaux pays et 39 agences onusiennes sont impliqués dans la gouvernance internationale des migrations. Cependant, le rapport indique que les morts aux frontières continuent d’augmenter et que les voies légales de migration restent extrêmement limitées pour les populations du Sud global.
Publié récemment par le Réseau des Nations unies sur les migrations dans le cadre de la préparation du deuxième Forum d’examen des migrations internationales (IMRF 2026), le Global Information Brief (GIB) dresse le tableau d’un système international fortement impliqué dans la gouvernance des migrations. Depuis plusieurs années, cette gouvernance mondiale s’exprime à travers le langage diplomatique des Nations unies : « coordination », « partenariats », « mobilité sûre », « coopération multilatérale ».
À première vue, le document affiche une architecture internationale solidement établie autour du Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières (GCM), adopté à Marrakech en 2018. Le rapport aligne avec précision les chiffres : 94 réseaux de pays, 39 agences onusiennes impliquées, des centaines d’engagements étatiques et plusieurs programmes financés dans les pays du Sud. Cela donne l’impression d’un appareil international dense, actif et structuré.
Cependant, une question demeure derrière cette mise en scène institutionnelle : quel impact réel a cette gouvernance mondiale des migrations ? Le document impressionne davantage par sa capacité à répertorier des activités administratives que par son efficacité à démontrer des changements concrets dans la vie des migrants eux-mêmes. Les décès aux frontières continuent d’augmenter. Les politiques de fermeture se renforcent. Les expulsions se multiplient. Les voies légales de migration restent extrêmement limitées pour les populations du Sud global. Le paradoxe est flagrant : jamais la migration n’a été aussi régie, et jamais les migrants n’ont paru aussi vulnérables.
La lecture du document révèle une géographie politique très particulière du Pacte mondial, où les pays du Sud, comme le Maroc, le Niger, le Sénégal, le Bangladesh, l’Éthiopie, le Mexique ou la Colombie, se retrouvent au centre du dispositif. Ces États deviennent les vitrines diplomatiques d’une gouvernance migratoire internationale basée sur la coopération et la « gestion des flux ». Plusieurs d’entre eux sont désignés comme « pays champions » du GCM, un label politique valorisant leur engagement dans le processus onusien.
Le Maroc joue un rôle central dans ce contexte. Depuis la réforme de sa politique migratoire en 2013 et l’accueil du sommet de Marrakech en 2018, le Royaume s’est imposé comme un acteur clé de la diplomatie migratoire africaine. Rabat participe activement aux réseaux des Nations unies, bénéficie de programmes financés par le Fonds fiduciaire multipartenaires et est présenté dans le rapport comme un partenaire stratégique de la gouvernance mondiale des migrations. Cette reconnaissance internationale contribue à forger l’image d’un Maroc « modèle » en matière migratoire. Cependant, une réalité différente coexiste avec ce récit diplomatique. Des ONG marocaines et internationales enregistrent régulièrement des opérations d’expulsions forcées de migrants subsahariens, des arrestations dans certaines villes du nord et diverses formes de pression liée à la sécurité aux frontières européennes. Cette tension ne trouve pourtant pas écho dans le document onusien.
Le rapport adopte une logique diplomatique classique : mettre en valeur la coopération tout en évitant d’interroger ouvertement les contradictions des États partenaires. Le statut de « champion » du GCM apparaît alors davantage comme un instrument de reconnaissance politique dans l’espace multilatéral que comme une réelle certification des droits humains.
Le problème est structurel. Le Pacte mondial repose sur un principe fondamental : il n’est pas contraignant. Les États adhèrent volontairement à ses objectifs, sans réelle obligation juridique. Aucun mécanisme de sanction n’est prévu en cas de violation des droits des migrants. En conséquence, le système produit principalement du consensus diplomatique. Cette faiblesse se fait d’autant plus sentir que plusieurs grandes puissances migratoires sont absentes ou ambiguës dans leur engagement. Sous Donald Trump, les États-Unis se sont retirés du processus avant de revenir partiellement à certaines discussions. En Europe, de nombreux gouvernements renforcent leur politique migratoire tout en participant aux forums internationaux sur la mobilité humaine.
Le système international semblait ainsi déléguer une grande partie de la gestion du « travail migratoire » aux pays du Sud : contrôle des frontières, rétention des migrants, coopération sécuritaire et programmes de stabilisation communautaire. Autrement dit, les pays du Sud deviennent les gestionnaires avancés des frontières mondiales.
Un autre aspect frappant du rapport est son vocabulaire extrêmement technique. Le document évoque la « résilience », la « coordination multi-acteurs », la « cohésion sociale » ou encore les « solutions innovantes ». Cependant, il évite de mentionner certains termes : violences frontalières, externalisation migratoire, dépendance économique, responsabilité climatique ou inégalités Nord-Sud. Cette neutralisation du langage n’est pas innocente. Elle reflète les limites politiques d’un système onusien qui doit maintenir un équilibre entre des États aux intérêts divergents. Le résultat est un discours institutionnel qui décrit les effets des migrations sans réellement aborder les structures économiques et géopolitiques qui les engendrent. En effet, derrière les migrations africaines se cachent également des inégalités commerciales, l’endettement, des crises climatiques, des conflits géopolitiques et les politiques européennes d’externalisation des frontières. Ces dimensions demeurent largement marginalisées dans le récit officiel.
En fin de compte, le Global Information Brief 2026 met en lumière une vérité plus profonde concernant la gouvernance mondiale actuelle : l’objectif principal n’est pas tant de transformer les causes structurelles des migrations que de rendre les mobilités plus prévisibles, administrables et politiquement moins déstabilisantes. Le Pacte mondial ne fait pas disparaître les asymétries globales ; il vise surtout à les gérer. C’est précisément dans cet écart entre le langage humaniste des institutions internationales et les réalités des politiques migratoires que se joue aujourd’hui l’une des principales contradictions de la gouvernance mondiale des migrations.
Hassan Bentaleb

