Maroc

Ahmed Bouzfour et Abdelkader Ouassat, maîtres du verbe marocain en dialogue.

«Les chevaux ne meurent pas sous le toit» est disponible actuellement au Salon international de l’édition et du livre de Rabat, aux Editions Toubkal. L’ouvrage, réédité dans une nouvelle version élégante, est le fruit d’un dialogue entre Ahmed Bouzfour et Abdelkader Ouassat.


Réédité dans une version élégante aux Editions Toubkal, «Les chevaux ne meurent pas sous le toit» est actuellement disponible au Salon international de l’édition et du livre de Rabat. Cet ouvrage, résultant d’un échange entre le nouvelliste Ahmed Bouzfour, figure emblématique de la nouvelle marocaine contemporaine, et l’écrivain-poète Abdelkader Ouassat, homme de culture à l’appétit intellectuel sans limites, a été salué par la critique dès sa parution comme l’un des entretiens marquants de la littérature marocaine contemporaine. Sa réédition permet de redécouvrir un livre qui mérite d’être lu plus que jamais.

Le titre, tout d’abord. Les chevaux ne meurent pas sous le toit. Cette formule possède quelque chose de souverain, de fièrement archaïque, résonnant comme un vers de la poésie préislamique, un domaine que Bouzfour et Ouassat chérissent profondément. Ce titre n’est pas une métaphore gratuite ; il renvoie à un souvenir d’enfance vécu par Bouzfour : la mort de son cheval bai, décrit avec une tendresse émouvante – «long, la tête haute, noble comme un lord anglais» – qui a choisi de mourir sous le ciel plutôt que dans l’obscurité d’une écurie, une ultime leçon de dignité animale. Ce cheval est, depuis, une ombre derrière tous les autres chevaux évoqués par Bouzfour. En ce sens, ce livre rend hommage à cet équidé platonicien qui lui a appris que la mort elle-même peut être belle.

Ce qui est remarquable dans cet ouvrage, c’est qu’il ne se limite pas à un portrait d’Ahmed Bouzfour dessiné par Abdelkader Ouassat. C’est une œuvre collaborative, où le questionneur est un créateur à part entière, chaque question reflétant une sensibilité littéraire authentique. Abdelkader Ouassat, médecin psychiatre, écrivain, poète, traducteur et encyclopédiste, incarne une culture vécue, non posée. Bouzfour lui-même témoigne avec admiration : «J’ai eu la chance de rencontrer l’homme de lettres Abdelkader Ouassat. J’ai découvert un continent, une encyclopédie de culture et de pensée humaine. Son universalité m’a époustouflé».

L’idée de ce dialogue est née d’une lecture par Ouassat du recueil «Chasseur d’autruches» de Bouzfour, et il a été particulièrement impressionné par la façon dont l’auteur intègre l’héritage populaire. Mais convaincre Bouzfour de participer à cette entreprise s’est avéré compliqué. Connu pour sa modestie, il a fini par se laisser convaincre «après de longues hésitations», comme le souligne Ouassat. Bouzfour, avec son humour subtil, confie : «Et parce qu’il est médecin psychiatre, il m’a installé sur le divan et m’a posé toutes les questions qu’il voulait».

Le dialogue s’est déroulé par courriel, offrant une qualité d’écriture peu commune, une profondeur réfléchie que l’oralité n’aurait pas permis. Quarante-cinq questions réparties en sept chapitres ouvrent autant de fenêtres sur l’univers intérieur d’un écrivain que l’on pensait connaître, mais que l’on découvre en réalité pour la première fois.

Dès la lecture de cet ouvrage, sa richesse foisonnante saute aux yeux : citations, références, allusions, le texte est riche d’une matière culturelle dense, témoignant d’une capacité extraordinaire à choisir les mots et à y glisser, de manière subtile, des messages et vérités que seul un lecteur attentif saura décrypter.
Mais cet ouvrage se distingue également par la sincérité désarmante avec laquelle Bouzfour s’y livre. Il s’immerge en lui-même avec une honnêteté rare, un aveu presque pudique d’un homme qui a longtemps préféré se cacher derrière ses personnages.

Enfin, ce livre revêt une dimension archivistique précieuse : il constitue un témoignage de première main sur une époque, une génération et une sensibilité, un document littéraire et culturel incontournable pour les historiens de la littérature marocaine.

Ces pages révèlent une enfance fondatrice, le terreau de toute une œuvre. Bouzfour a grandi entre un père paysan et une mère sévère, qui a su, avec une lucidité aimante, le tirer de la rudesse de la campagne pour l’envoyer étudier à la Quaraouiyine de Fès. Un oncle, conteur hors pair, influence également tout le livre, et des images d’enfance – le corbeau, la neige, les chevaux – réapparaissent, inlassablement, comme des leitmotivs dans son œuvre.

Le dialogue met aussi en lumière un Bouzfour engagé politiquement, ayant milité dans sa jeunesse au sein de l’Union nationale des forces populaires, et ayant été emprisonné dans la vingtaine, qui, après cette épreuve, a choisi de consacrer son énergie à la littérature plutôt qu’à la politique.

Quiconque connaît Ahmed Bouzfour et Abdelkader Ouassat est conscient de leur passion pour la poésie préislamique, qui frôle la dévotion. Ils en citent des vers avec une jubilation manifeste et partagent des anecdotes qui donnent envie de relire des textes déjà lus.

Ce n’est pas par hasard qu’Ahmed Bouzfour a dédié, il y a un quart de siècle, un ouvrage entier à une analyse de la poésie préislamique. Dans ses propres écrits, il s’inspire de dictionnaires anciens, du lexique coranique, et de la prosodie classique pour composer une langue qui lui est propre, une langue que Abdelkader Ouassat qualifie de «teinte particulière que l’on ne retrouve chez aucun autre nouvelliste marocain».

Cette réédition par Toubkal arrive à un moment opportun. Dans un paysage éditorial marocain souvent marqué par des modes éphémères, «Les chevaux ne meurent pas sous les toits» s’impose comme une œuvre pérenne, un de ces livres qui défient le temps en parlant de ce qui, en l’homme, demeure inchangé : l’enfance, la création, l’amour, la mort et la beauté de vivre.

Salim Benomar