
Les Français ne peuvent pas choisir leur box internet, contrairement aux Européens.
Depuis 2016, les utilisateurs en Allemagne ont le droit de connecter le routeur de leur choix à leur prise fibre, une liberté étendue à l’Italie en 2018, aux Pays-Bas en 2022, et qui sera effective en Belgique à partir de 2024. Ce cadre légal repose sur un texte européen de 2015. En revanche, en France, le régulateur n’a jamais statué sur cette question, laissant les opérateurs décider des modalités de connexion.
Sur les forums d’Orange, les témoignages d’abonnés se multiplient. Un utilisateur de fibre souhaite remplacer sa Livebox par un routeur personnel et demande un boîtier ONT externe, tout en citant le règlement européen sur l’Internet ouvert. La réponse du service client est lapidaire : l’ONT intégré à la Livebox garantit un débit optimal, et aucune alternative n’est proposée. À Berlin, Milan, Amsterdam ou Bruxelles, ce même abonné aurait reçu ses identifiants par courrier et aurait pu connecter sa FRITZ!Box en quelques minutes. Le problème réside dans l’absence de définition claire en France.
Le concept clé ici est celui de « point de terminaison du réseau », qui désigne l’endroit où le réseau de l’opérateur se termine et où commence le matériel de l’utilisateur. L’article 3 du règlement européen 2015/2120, relatif à la neutralité du Net, stipule que l’utilisateur a le droit d’utiliser l’équipement terminal de son choix. La question se pose donc de savoir où se situe ce point.
En 2020, le BEREC, l’autorité qui regroupe les régulateurs européens, dont l’Arcep, a identifié trois positions possibles : A, la prise murale, B, le modem, et C, le routeur. Dans le cas A, l’abonné possède la box et peut l’utiliser comme bon lui semble. Dans le cas C, la box appartient au réseau, et l’utilisateur doit connecter ses appareils derrière celle-ci. Les directives du BEREC concluent qu’il n’existe aucune « nécessité technologique objective » justifiant d’aller au-delà de la position A pour les réseaux fixes, mais la décision finale revient à chaque régulateur national.
La Finlande a été pionnière en 2014, suivie par l’Allemagne en 2016, qui a aboli le « Routerzwang », ou contrainte du routeur, après une décennie de lobbying de la Free Software Foundation Europe et des fabricants réunis au sein du VTKE. L’Italie a emboîté le pas en 2018, les Pays-Bas ont légiféré en 2022, et la Belgique a fixé son point de terminaison à la prise en septembre 2023. Depuis novembre 2024, les opérateurs belges doivent fournir aux abonnés les identifiants Internet et téléphonie de leur ligne. Dans ces pays, les abonnés conservent le droit d’utiliser la box de l’opérateur, tout en ayant la possibilité de ne pas le faire.
L’Allemagne, à ce sujet, fournit des données précises. Une enquête du VTKE révèle que 55 % des foyers utilisent un routeur qu’ils ont acheté, tandis que 45 % louent celui de l’opérateur. Cela a donné naissance à un marché domestique du routeur, inexistant ailleurs en Europe, avec FRITZ! réalisant un chiffre d’affaires d’environ 620 millions d’euros en 2022, et une box présente dans 60 % des foyers. Les opérateurs comme Telekom, Vodafone et 1&1 continuent de vendre leurs propres box à ceux qui préfèrent ne pas se soucier de ces questions. Les craintes d’incidents de réseau dues à des routeurs tiers ont été balayées par le BEREC, qui a constaté qu’aucun problème de ce type n’avait été signalé en quatre ans de liberté en Allemagne.
En France, la situation est différente. Le modèle de la box a été introduit par Free en 2002, qui a proposé un seul appareil pour Internet, la télévision et le téléphone. Ce concept a été rapidement adopté par les autres opérateurs, rendant le triple play l’argument commercial principal et un outil de fidélisation. En conséquence, les abonnés changent moins souvent d’opérateur lorsque leur télévision, leur Wi-Fi et leur téléphone fixe dépendent d’un même boîtier.
Actuellement, la France compte 27,1 millions d’abonnements à la fibre, représentant 82 % des abonnements Internet fixe, selon l’Arcep. Pour ces foyers, la box de l’opérateur demeure un passage presque obligatoire. L’Arcep n’a jamais pris de décision concernant la position du point de terminaison, malgré les sollicitations de la FFDN et de la FSFE depuis 2021. Ce silence a des conséquences : en l’absence de réglementation, les pratiques des opérateurs varient considérablement.
Free permet à ses utilisateurs de passer en mode bridge, laissant un routeur tiers gérer le réseau, ou de se retirer complètement au profit d’un routeur connecté à l’ONT. Bouygues fournit un ONT externe sur demande, et SFR applique un principe similaire. En revanche, Orange intègre son ONT dans la Livebox et ne propose pas de boîtier externe sur demande, rendant l’utilisation d’un routeur tiers complexe.
Ainsi, deux des quatre opérateurs tolèrent ce que la réglementation n’impose pas, tandis que l’opérateur historique verrouille l’accès. Dans tous les cas, les abonnés doivent demander un ONT externe et des identifiants SIP pour utiliser leur propre routeur.
Pour les abonnés, les avantages d’un tel changement sont multiples. D’abord, ils peuvent conserver leur routeur en cas de changement d’opérateur, ce qui inclut leur Wi-Fi, leurs réglages et leur domotique. Ensuite, ils peuvent choisir la politique de mise à jour de leur matériel plutôt que de la subir, car certains fabricants, comme FRITZ!, s’engagent à fournir des mises à jour pendant plus de dix ans, ce qui n’est pas le cas des opérateurs français. Un autre avantage est environnemental : un routeur peut être conservé pendant une décennie, tandis qu’une box est souvent remplacée à chaque changement d’opérateur.
Pour les fabricants, la situation actuelle en France représente un marché inexistant, car les marques comme FRITZ!, TP-Link, Asus et Netgear vendent des routeurs, mais uniquement en complément d’une box. Pour les opérateurs, ouvrir le point de terminaison à la prise implique de fournir des identifiants SIP pour le téléphone, de documenter l’accès à la télévision par IP ou d’abandonner ce service au profit d’applications, tout en acceptant de dépanner des abonnés avec du matériel qu’ils ne connaissent pas.
La Belgique a résolu ce problème en obligeant les opérateurs à fournir uniquement les données d’accès, laissant le support technique aux fabricants. Cela est possible car FRITZ! dispose d’un service client en néerlandais et en français à Bruxelles. En France, la marque n’a qu’une seule boutique, ce qui pose des questions sur la capacité des fabricants à répondre aux demandes des utilisateurs.
À l’échelle européenne, la Commission prépare un Digital Networks Act pour remplacer le code des communications électroniques de 2018, et la question d’une harmonisation du point de terminaison a été soulevée. Si Bruxelles tranche, la France n’aura plus à le faire ; sinon, l’Arcep devra décider si deux décennies de box justifient une exception française que ses voisins ont abandonnée.
En conclusion, la France ne possède pas de loi contre la liberté du routeur, mais un régulateur qui n’a jamais clarifié la situation, quatre opérateurs qui en tirent profit, et des abonnés qui découvrent le problème au moment de l’achat d’un routeur. Le pays qui a inventé la box est désormais le dernier grand marché européen à ne pas savoir à qui elle appartient. La décision revient à l’Arcep.
