Pourquoi les riches ne se considèrent-ils pas comme riches ?
Laure, cadre dans un grand groupe de la distribution, reçoit un salaire mensuel de 5.700 euros mais ne se considère pas riche, affirmant appartenir à la « classe moyenne ». Selon les chiffres de l’Observatoire des inégalités, 7 % des enquêtés déclarent appartenir aux catégories les plus aisées, tandis qu’en réalité, ils sont 20 % selon les seuils de revenus déterminés.
A-t-on conscience d’être riche ? Laure, cadre dans une grande entreprise de distribution, perçoit un salaire mensuel de 5.700 euros mais ne se considère pas riche, se qualifiant elle-même de « classe moyenne ». Toutefois, les données de l’Observatoire des inégalités, qui a publié un rapport sur les riches en France, remettent en question cette perception. Le seuil de richesse est établi à deux fois le revenu médian, soit 4.292 euros par mois après impôts pour une personne seule, 6.438 euros pour un couple sans enfant et 10.730 euros pour un couple avec deux adolescents. La richesse ne se limite pas seulement aux grands dirigeants ou aux familles d’héritiers, que Laure qualifie de « riches ». La richesse serait-elle aveugle à elle-même ?
« Ceux qui sont en haut de l’échelle ont tendance à se sous-estimer par rapport au reste de la population, à s’imaginer en deçà de ce qu’ils sont dans la distribution des revenus », souligne Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités. Cette constatation est largement partagée. Pour son baromètre 2024, le service statistique public du ministère de la Santé (Drees) a interrogé les Français sur la manière dont ils se positionnent selon l’échelle des niveaux de vie. Si seulement 7 % des répondants ont déclaré appartenir aux catégories les plus riches, ils seraient en réalité 20 %, d’après les seuils de revenus fixés par l’Observatoire des inégalités et le Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Crédoc).
Une des raisons de cette perception erronée provient de la psychologie sociale, les individus se comparant rarement à l’ensemble de la population, mais plutôt à leur cercle social. Lorsqu’il existe des personnes plus riches dans leur entourage, les individus aisés se sentent dans la « normalité », et la richesse est ainsi perçue comme supérieure. « Évidemment, si vous êtes dans un environnement aisé, vous réalisez que tout le monde ne vit pas comme vous, mais il est extrêmement difficile d’évaluer le niveau de vie des autres », précise Louis Maurin.
Cette perception déformée est renforcée par « l’entre-soi », le fait d’évoluer entre personnes du même milieu, dans un environnement identique. Concernant les membres de la grande bourgeoisie, « ils s’efforcent de préserver l’intégrité de leurs rues, de leurs quartiers, de leurs banlieues cossues – pas de HLM à Neuilly ! –, ainsi que de leurs lieux de vacances », expliquait en 2010 Michel Pinçon-Charlot à Télérama. Avec Monique Pinçon-Charlot, ce sociologue a étudié les codes des plus riches, qui se caractérisent par une ségrégation spatiale, évitant presque tout contact avec la pauvreté.
« Plus on est riche, plus on vit dans des environnements similaires, et plus on ignore ce qui se passe dans les catégories inférieures », observe Marc Fleurbaey, directeur de recherches au CNRS et professeur à l’Ecole d’économie de Paris. Cependant, l’ignorance de la situation des plus pauvres est « généralisée » dans la société, nuance l’économiste.
Le sentiment de se situer au milieu de l’échelle sociale est également largement partagé, que l’on soit en France ou aux États-Unis, affirme encore Marc Fleurbaey. « Se définir dans la classe moyenne est une manière de se protéger d’un potentiel sentiment de culpabilité associé à l’admission d’un statut privilégié », ajoute-t-il. En effet, « le privilège est mal perçu dans toutes les sociétés et est souvent accompagné d’un biais de surestimation de ses capacités ». Certains s’attribueront donc les lauriers de leur réussite à leur travail et leur talent, plutôt que de reconnaître qu’ils ont bénéficié d’aides substantielles. « Il existe également une frange de personnes riches dont l’intérêt politique les pousse à se revendiquer de la classe moyenne ». Cela est d’autant plus pertinent à l’approche de l’élection présidentielle, car cette « minorité militante » souhaite se soustraire aux exigences de la solidarité nationale, renchérit Louis Maurin.

