France

Patrick Bruel : Les fans ne boycottent pas malgré les accusations.

Depuis le 27 janvier, Deuxième partie remplit soir après soir le théâtre Édouard VII. Une cinquantaine d’artistes, de collectifs et d’associations féministes ont lancé une pétition réclamant l’annulation de sa tournée à la suite d’accusations d’agressions sexuelles et de viol.


Devant le théâtre Édouard VII, prononcer le nom de Patrick Bruel semble provoquer une réaction similaire à celle de dire « Dame Blanche » devant un miroir : les sourires se figent et l’atmosphère devient lourde. Depuis le 27 janvier, la pièce Deuxième partie attire un public chaque soir. Ce jeudi 16 mars, à quelques minutes de la représentation de 21 heures, la file d’attente s’étend encore longuement devant la salle. Dès qu’on aborde les accusations à l’encontre de Patrick Bruel, les regards se détournent, et les réponses deviennent brèves, souvent empreintes d’agacement.

Alors qu’environ cinquante artistes, groupes et associations féministes ont initié une pétition demandant l’annulation de sa tournée en raison d’accusations d’agressions sexuelles et de viol, que Patrick Bruel conteste, les fans, eux, ne semblent pas se détourner de lui. Les accusations semblent insuffisantes pour dissuader les spectateurs de se rendre au théâtre ce soir-là.

### Un attachement plus fort que tout

Pour beaucoup de spectateurs, leur présence se justifie avant tout par une fidélité de longue date. Hélène, la cinquantaine, répond catégoriquement qu’elle n’a pas été affectée par les accusations : « Pas du tout. C’est un artiste que j’admire. Je vais le voir en concert en octobre, au Zénith de Paris. » Cet attachement est également partagé par Patricia, 56 ans, qui assiste à la pièce pour la quatrième fois :

> « Je le suis depuis des années et tout ce qu’il m’a apporté, je ne peux pas l’effacer. »

Ce lien, qui s’est développé sur plusieurs décennies, va au-delà de la simple écoute musicale. Selon Benjamine Weill, philosophe et autrice de À qui profite le sale ?, « Le public est fan. Et quand on est fan, on n’est pas rationnel », rendant ainsi le boycott difficile à envisager.

### Entre malaise et présomption d’innocence

Cependant, un malaise se fait ressentir parmi certains spectateurs : Hélène déclare, « Si malheureusement il y a des faits avérés, j’en suis désolée, mais moi c’est un artiste que j’admire. » Patricia résume également ce conflit intérieur : « S’il a fait quelque chose, je ne cautionne pas du tout. Mais Patrick, pour moi, il restera Patrick. Il restera dans mon cœur. »

Tous les spectateurs ne se montrent pas comme des soutiens inconditionnels. Pour d’autres, le doute et le malaise sont bien présents. Steven, la trentaine, l’exprime franchement : « Évidemment que ça m’embête vraiment. Si j’avais su ça avant, je n’aurais jamais réservé la pièce. On a même hésité, mais on s’est dit qu’il y aurait sûrement un remplaçant… »

Il évoque une gêne et un inconfort à l’idée d’assister à la pièce, affirmant : « On n’est pas très à l’aise, je ne sais pas si je vais apprécier la pièce. Clairement, on s’est dit qu’on n’allait pas poster notre sortie sur les réseaux sociaux. » Il pensait également qu’il y aurait peut-être une manifestation devant le théâtre.

Cette réaction montre que le non-boycott ne signifie pas forcément approbation. Nathalie, 51 ans, précise être venue « pour le trio » d’acteurs (Patrick Bruel, Stéphane Freiss et Marine Delterme), et insiste sur la présomption d’innocence : « En France, il y a quand même la présomption d’innocence. » Cet argument est couramment avancé et structure de nombreux discours. Pour Jean-Michel Aubry Journet, cofondateur de #MusicTooFrance et ambassadeur de Metoomedia, ce réflexe est devenu systématique : « On va tout de suite aller du côté du droit pénal et dire : « il est présumé innocent ». »

### Un non-boycott qui dépasse le public

Lorsque le sujet d’un boycott est soulevé avec Patricia, elle résume une opinion partagée : « Je peux comprendre, mais à quoi bon ? Ce n’est pas pour autant que j’accepte si la personne a fait quelque chose. »

Cependant, limiter cette situation aux seuls fans serait une erreur, selon les experts. Benjamine Weill indique que « surresponsabiliser l’individu » masque un problème plus vaste. Le public n’agit pas dans l’isolement : il continue de voir un artiste programmé, présent et exposé. Jean-Michel Aubry Journet rappelle qu’il existe des artistes condamnés qui conservent des fans, et que les salles continuent de les soutenir. Bien que l’industrie n’ait pas encore réagi face à cette affaire, la pétition pourrait tenter de provoquer un changement. Pourtant, devant le théâtre et à l’approche de la tournée de l’artiste, une réalité s’affiche : le public ne se détourne pas…