Paris : Les animateurs périscolaires dénoncent un « climat de suspicion généralisée »
Des centaines de personnes se sont rassemblées mardi 19 mai en début d’après-midi dans la capitale, répondant à l’appel de sept syndicats pour manifester contre un « climat de suspicion généralisée » et demander plus de moyens. Le parquet de Paris a annoncé dimanche avoir ouvert des enquêtes sur 84 écoles maternelles, une vingtaine d’écoles élémentaires et une dizaine de crèches.
Des sifflets, des parapluies et des pancartes : « Stop à la répression, place à l’ambition », « SOS État de droit », « La protection des enfants, oui, la chasse aux sorcières sans discernement, non ». Alors que de nombreuses révélations sur des violences sexuelles et d’autres types de violences s’accumulent dans le périscolaire parisien, des centaines de personnes se sont réunies mardi 19 mai en début d’après-midi à Paris, répondant à l’appel de sept syndicats pour manifester contre un « climat de suspicion généralisée » et revendiquer plus de moyens.
« Nous suspendons désormais les agents à la moindre alerte », avait promis le nouveau maire Emmanuel Grégoire début avril, soit plusieurs mois après le début des révélations ayant conduit à la suspension de 78 agents selon la mairie – plus d’une centaine selon Nicolas Léger, du Supap-FSU. Les syndicats affirment que ces suspensions « automatiques » ne s’appliquent plus aux violences physiques, mais seulement aux violences sexuelles. Néanmoins, sur place, certains agents expriment leur inquiétude et espèrent être entendus par la direction des affaires scolaires de la ville, devant laquelle ils ont manifesté, sous quelques gouttes de pluie.
« Je pars au travail avec la boule au ventre. Du jour au lendemain, on passe pour des pédophiles. Au moindre signalement, on nous dit de rester chez nous, sans savoir pourquoi. Psychologiquement, c’est dur », témoigne Pascal*, qui travaille dans l’animation depuis vingt ans et n’a pourtant pas été suspendu, d’après ses dires. « Depuis l’automne, nous avons l’impression d’être fliqués en permanence », note Régis, directeur du périscolaire, également appelé « Rev », d’une école dans le 13e arrondissement.
Certains se questionnent sur les gestes et pratiques du quotidien. « Avant, quand un enfant se souillait, on ne se posait pas de question. On le changeait. Maintenant, nous sommes vigilants et toujours deux adultes », confie Brigitte, « Rev » dans le 5e. Sophie*, animatrice dans le même établissement, avoue craindre « des parents qui n’aiment pas un animateur, et qui peuvent lui nuire ».
Le parquet de Paris a annoncé dimanche l’ouverture d’enquêtes sur 84 écoles maternelles, une vingtaine d’écoles élémentaires et une dizaine de crèches. Près d’un tiers des écoles maternelles parisiennes est donc concerné par ces enquêtes. Cette situation a créé un malaise chez une partie du personnel, qui a chanté pendant la manifestation sur l’air des Enfoirés : « Aujourd’hui, on n’a plus le droit/De nous salir comme des malfrats ».
Alors que de nombreux animateurs et animatrices périscolaires se solidarisent avec les parents concernant les signalements de violences sexuelles, ils semblent plus réservés lorsque d’autres types de violences sont évoqués. La « charte de l’animateur d’activités périscolaires » à Paris interdit par exemple de « crier sur un enfant ». Mais que signifie « crier » ? Pascal* souligne : « Quand il y a 80 enfants qui font du bruit à la cantine, comment faire pour ramener le silence ? Je suis bien obligé de parler plus fort », exprime-t-il, craignant d’être un jour suspendu pour cela.
Parmi les manifestants, certains se demandent si on ne leur demande pas l’impossible, tandis que les parents ne sont pas toujours exemplaires. D’après le dernier baromètre de la Fondation pour l’enfance, 83 % d’entre eux admettent « avoir eu recours, au moins une fois au cours des douze derniers mois, à des violences verbales ou psychologiques », et 37 % à de la violence physique.
Un syndicat rapporte le cas d’une personne suspendue pour avoir séparé deux enfants en train de se battre. Sophie* évoque une animatrice écartée pour avoir confisqué un doudou. Bien que nous n’ayons pas pu vérifier ces faits, ces récits contribuent à un sentiment d’injustice. « Il faut suspendre s’il y a des violences sexuelles, mais pour les violences ordinaires, nous souhaiterions qu’une enquête soit menée par notre employeur », précise Brigitte.
D’autant plus que les mesures annoncées par Emmanuel Grégoire semblent aux syndicats « totalement insuffisantes pour répondre aux problèmes structurels », dénoncent-ils dans un communiqué commun publié lundi.
La question des salaires revient souvent dans les doléances, selon Adam Semail, secrétaire général CFDT-Interco de Paris, et serait liée à celle des violences. « On recrute n’importe qui, parce qu’on les paye n’importe comment. Si on les payait mieux, vous auriez des profils plus qualitatifs. Avec des salaires si bas, la ville ne peut se permettre de sélectionner les profils et recrute parfois des personnes abîmées par la vie qui peuvent reproduire les violences physiques. » Le maire a rejeté cet argument le 3 avril, affirmant : « Ce n’est pas parce qu’on paye plus les gens qu’on aura moins de pédocriminels. »
Les syndicats demandent aussi plus d’efforts de la mairie concernant les formations, qui ne durent actuellement qu’une demi-journée, selon Nicolas Léger, et ressemblent plutôt à de « l’information ». « Il faut des vraies formations, avec des sessions en petits groupes plutôt que devant des dizaines de personnes comme cela se fait actuellement. Et ensuite former tous les agents dans de bonnes conditions, car actuellement ce sont les REV qui le font, sur la base de PowerPoint, après avoir été eux-mêmes sensibilisés une demi-journée seulement », critique-t-il.
De son côté, le maire a récemment fait des concessions aux syndicats, en proposant de réorganiser les temps d’activité périscolaire d’une heure et demie les mardis et vendredis. D’après nos informations, les syndicats ont également obtenu qu’une personne référente soit désignée pour le changement des enfants.
L’appel à la grève se poursuit jusqu’à vendredi.
*Les prénoms ont été modifiés.

