France

Paris : « Elle aurait pu mourir »… En tournée avec Lassana, le livreur protecteur des vulnérables

Sur son vélo-cargo, Lassana se faufile dans le flot des rues des 14e et 15e arrondissements de Paris. Depuis près de dix ans, cet homme élancé livre des repas et veille au bien-être de dizaines de personnes âgées ou isolées. Chaque jour, il remplit le réfrigérateur des bénéficiaires, s’assurant qu’il ne contient pas de denrées périmées, tout en observant leur comportement. Il doit signaler dans son formulaire s’ils semblent fatigués, ont des problèmes d’élocution, des manquements d’hygiène ou présentent un changement inquiétant de comportement, afin que le Centre communal d’action sociale (CCAS), qui finance ce service de La Poste, puisse intervenir si nécessaire. « Je ne suis pas facteur, je suis livreur-veilleur », déclare Lassana en souriant.

Fin juin, il a découvert la porte d’une « convive » – c’est ainsi que La Poste désigne ces « clients » – de 96 ans close. Après avoir contacté son responsable, le trentenaire est revenu en fin de tournée. « Cette dame, elle ouvrait toujours quand je toquais le matin. C’était inquiétant », se remémore Lassana, qui a alors alerté les pompiers. Suivant leurs instructions, il a fracturé la porte à coups de pied et est entré dans l’appartement. « Heureusement qu’elle n’était pas blindée », souffle-t-il dans un soupir. Sur le lit, la vieille dame était immobile, incapable de bouger et de s’exprimer à cause de la déshydratation. « J’ai eu vraiment peur », confie le livreur, qui lui a ensuite appliqué une serviette mouillée sur les pieds et humecté sa bouche avec sa main, en attendant que les pompiers prennent le relais.

« Quelque part, je suis content. Parce que ça aurait pu être plus grave. Si ça se trouve, quelques minutes ou quelques heures après, elle aurait pu mourir. J’avais déjà ça en tête, mais ça m’a donné encore plus le cœur à l’ouvrage », explique Lassana. Depuis cet incident, l’homme de 39 ans ne sert plus cette nonagénaire, désormais admise en Ehpad. Cependant, il continue à livrer des repas et à alerter les services compétents lorsqu’il détecte un comportement préoccupant chez l’un de ses habitués.

Au total, 46 livreurs-veilleurs couvrent aujourd’hui la capitale et répondent aux besoins de 2.015 « convives ». Le chiffre d’affaires de La Poste pour cet accompagnement du maintien à domicile des seniors a considérablement augmenté, passant de 250 millions d’euros en 2018 à 886 millions en 2025. Cette initiative semble prometteuse, surtout à Paris, où la mortalité a doublé par rapport à la normale lors du mois de juin, en pleine canicule. Une retraitée de 93 ans a notamment perdu la vie à Sceaux, victime d’hyperthermie.

Derrière la porte de Serge, 68 ans, le ventilateur est presque collé au lit. Dans son petit studio, l’ancien postier a souffert de la chaleur lors des vagues de chaleur. « Il a fait jusqu’à 33 °C ! L’immeuble est bien conçu pour l’hiver, mais c’est une véritable bouilloire l’été. » En réajustant ses lunettes aux montures noires, le retraité au regard doux explique combien la présence quotidienne de Lassana lui est essentielle.

L’année dernière, Serge a frôlé le drame. Après une chute, il est resté inconscient sur le sol de son appartement pendant trois jours, avant qu’un ami ne contacte les pompiers. Les soldats du feu ont dû fracturer la fenêtre pour le secourir. « J’ai fait trois semaines de coma après trois jours au sol sans que personne ne s’en inquiète… Maintenant, au moins, j’attendrai pas trois jours », déclare l’ancien postier en souriant à Lassana. Le risque de chutes augmente chez les personnes âgées, et le nombre de décès liés à ces accidents pourrait dépasser 20.000 en 2026, en hausse de près de 20 % en cinq ans.

Cette peur, Pauline la connaît bien. Cette femme élégante de 85 ans, entièrement vêtue de blanc, se qualifie elle-même avec un brin d’ironie de « reine des chutes ». Une fracture de l’épaule la première fois, une glissade sur le carrelage mouillé de la cuisine la seconde. La famille de Pauline a déménagé aux États-Unis et son petit-fils doit bientôt emménager temporairement chez elle. En attendant, elle apprécie de pouvoir « compter sur Lassana ». D’ailleurs, certains bénéficiaires ne savent pas exactement pourquoi Lassana est là.

« Mais vous travaillez pour La Poste ? », interroge Christiane en plissant les yeux en direction du livreur. « Ah, moi je croyais que vous étiez d’une association quelconque ! » Bien que la retraitée de 86 ans ne comprenne pas bien les rouages de ce service financé par le CCAS, elle insiste sur un point : « Interdit de dire du mal de Lassana, hein ! Il est impeccable. » Et d’ajouter d’un air renfrogné : « De toute façon, vous ne trouverez rien de négatif à raconter, il est super. » Même Jacqueline, qui a oublié de porter une culotte et ouvre couverte uniquement d’un tee-shirt, n’oublie pas de louer les services de cet homme « distingué et très gentil ».

Derrière les sourires et la politesse, le passage du vélo-cargo vient surtout rompre ce qui est, pour beaucoup, le plus lourd : la solitude. Lorsque Dominique ouvre la porte, il arbore un air méfiant. L’homme de 91 ans n’est entré dans le dispositif qu’il y a quelques semaines, suite au décès de son épouse d’un cancer du pancréas foudroyant. « Je suis seul le reste de la journée », confie-t-il dans son appartement d’une propreté impeccable. En remplissant le réfrigérateur, Lassana évoque les températures plus clémentes de ces derniers jours. « Il fait presque froid le matin quand on sort comme ça », acquiesce Dominique avec un sourire triste.

À quelques rues de là, Frédérique a choisi le rire comme rempart à la tristesse. Cette femme de 59 ans, au carré court, est handicapée depuis douze ans et utilise un fauteuil roulant. « Quand il vient, j’aime lui dire que je me prépare pour le Tour de France ou que je fais de la gymnastique », s’esclaffe-t-elle, entraînant Lassana dans son hilarité. Plus sérieuse, elle confie avec douceur : « Je ne vivrais pas sans ce service. » Sur son vélo-cargo, Lassana reprend la route le long des façades haussmanniennes. Trente-cinq arrêts au total aujourd’hui. Parfois, la visite ne dure que quelques minutes. À peine le temps de glisser les repas au frais et d’échanger un mot gentil. Mais derrière la porte de ces appartements parisiens, ces quelques secondes n’ont rien d’anodins. Elles tissent un lien social pour celles et ceux qui sont devenus invisibles. Sauf pour celui qui veille.