
Nigeria : « Aujourd’hui, personne n’est à l’abri » face aux djihadistes
À Henderson, dans la banlieue de Las Vegas, deux prêtres nigérians alertent sur la dégradation alarmante de la situation sécuritaire au Nigeria. Le père Edmund Nnadozie, qui retourne régulièrement dans son pays natal, témoigne des conséquences tragiques des violences perpétrées par des groupes comme Boko Haram et l’Iswap, ainsi que par des bergers peuls. Initialement concentrées sur les chrétiens, ces attaques touchent désormais tous les segments de la population. « Ils tuent aussi des musulmans. Ils attaquent même des mosquées. Aujourd’hui, il est difficile de dire qu’il s’agit uniquement d’un conflit entre chrétiens et musulmans », souligne-t-il.
Le père Donatus Mgbeajuo, également présent au Nevada, nuance cette analyse. Selon lui, les chrétiens demeurent les principales victimes de cette violence, et certains islamistes aspirent à étendre leur emprise sur l’ensemble du pays. Il évoque l’assassinat brutal d’un confrère à Minna, un événement qui a profondément marqué les esprits. « Il a été brûlé vif dans son presbytère. Ce genre de drame laisse des cicatrices durables », déclare-t-il.
La situation d’insécurité a profondément modifié la vie quotidienne des Nigérians, selon le père Nnadozie. « Depuis cinq ans, je ne prends plus la route entre les villes. J’opte pour l’avion par crainte d’être kidnappé », explique-t-il. Bien que les habitants puissent encore se déplacer dans les grandes villes, ils évitent de plus en plus les routes, où les enlèvements contre rançon sont devenus monnaie courante. À Noël dernier, des automobilistes ont même été bloqués pendant trois jours entre Abuja et Lokoja en raison d’embouteillages monstres. « Heureusement que la Sécurité routière était présente. Sans elle, des bandits auraient pu profiter de la situation », ajoute-t-il.
Le père Mgbeajuo souligne également le délabrement des infrastructures, qui exacerbe les difficultés de circulation. « Un trajet qui devrait durer quatre ou cinq heures peut prendre dix ou douze heures à cause des routes mal entretenues. Les enlèvements sont devenus une véritable activité économique, touchant même l’Est du pays », déclare-t-il. Face à cette crise, les évêques catholiques ont pris la décision de ne plus payer de rançon pour les prêtres ou religieuses enlevés, convaincus que cela ne ferait qu’encourager les ravisseurs.
Les deux religieux s’accordent à dire que cette crise est le résultat d’un État défaillant. Le père Nnadozie critique le gouvernement pour son incapacité à protéger la population, intervenant souvent trop tard, après les attaques. « Lorsqu’un incident survient, les autorités se précipitent sur place, mais pendant ce temps, d’autres incidents se produisent ailleurs. Elles devraient anticiper les menaces », insiste-t-il. Le père Mgbeajuo déplore également le manque de moyens d’enquête et de prévention, permettant aux criminels d’agir en toute impunité.
Malgré ce tableau sombre, les deux prêtres restent optimistes quant à l’avenir du Nigeria. Le père Nnadozie croit fermement en la capacité du pays à se redresser, à condition d’organiser des élections transparentes. Il s’inquiète toutefois d’une aggravation de l’insécurité et d’un nouvel exode des jeunes Nigérians. « Beaucoup pensent que tout sera forcément meilleur à l’étranger. Mais si le Nigeria offrait simplement de la stabilité, du travail et la possibilité de vivre dignement, beaucoup choisiraient de rester ou de revenir », conclut le père Mgbeajuo.
