« Même sourire me faisait mal » : l’impact de la routine skincare sur la peau
Olivia se confie sur la « brûlure » chimique causée par l’usage de rétinol sur son visage, affirmant que « tout mon visage était super sensible, tendu et rouge ». Selon Laurence Coiffard, chercheuse en cosmétologie, « plus on multiplie les produits, plus on s’expose à des réactions allergiques ».
« Tout mon visage était super sensible, tendu et rouge. Quand la peau est aussi endommagée, même le vent brûle. » Sur Reddit, Olivia* parle de la « brûlure » chimique causée par le rétinol sur son visage. Cet ingrédient de la famille des rétinoïdes (vitamine A) est un anti-âge commun dans les routines de soins de la peau. De plus en plus, les femmes sont incitées à multiplier les crèmes, sérums et autres gels dans des routines de soins qui se complexifient.
Parallèlement, les réseaux sociaux voient fleurir de nombreux témoignages de femmes dont la peau a été « brûlée », irritée ou endommagée par des routines trop agressives. Remy* se souvient d’une douleur intense sur son visage à cause de ces ingrédients. « Même sourire me faisait mal. Ma peau avait l’air tellement abîmée et fine », écrit-elle. Wendy*, quant à elle, confie qu’elle se sent « très mal dans [s]a peau car elle a l’air super ridée ».
### Quand la routine vire à l’overdose
Au cœur de ce phénomène se trouve une tendance venue de Corée du Sud et qui se répand : le multilayering. Cela consiste à superposer les produits en plusieurs couches. Double nettoyage, sérum, essence, ampoule, crème hydratante, crème solaire… Certaines routines peuvent dépasser dix étapes. « Il y a une injonction à consommer une quantité de produits hallucinante », s’inquiète Laurence Coiffard, chercheuse en cosmétologie.
« C’est consumériste et c’est mauvais pour la peau. On arrive à des injonctions totalement contraires à une bonne santé cutanée. Dermatologiquement, moins il y a de produits, mieux c’est. » Plus on utilise de produits, plus on risque des réactions allergiques, chaque ajout apportant de nouveaux conservateurs, parfums et excipients souvent en contact avec la peau.
### Des cocktails chimiques explosifs
Le problème ne vient pas seulement de la quantité, mais aussi des interactions entre les produits. Rétinol, AHA (acides de fruits comme l’acide glycolique) et BHA (acide salicylique) sont des actifs qui favorisent le renouvellement cellulaire, mais qui peuvent être irritants. « Les gens achètent des produits qui ne sont pas pensés pour être utilisés ensemble, comme une crème au rétinol et de l’acide salicylique. Les deux stimulent la peau de la même façon. Si vous stimulez trop, vous courez vers l’irritation », explique Martine Baspeyras, présidente de la Société Française d’esthétique en dermatologie.
La dermatologue note également que le rétinol est souvent mal utilisé, indépendamment de tout mélange. « Les femmes qui subissent des brûlures au rétinol en mettent trop, pensant que cela les rendra plus efficaces. Cela se fait trois fois par semaine le soir, puis on augmente à cinq au maximum, selon la peau. Sur une peau sensible avec de la couperose, le rétinol peut être catastrophique. »
### L’algorithme du profit
Les marques communiquent peu sur ces risques. Bien qu’elles conseillent généralement une application le soir, elles mettent rarement en avant la nécessité d’une approche progressive. Les éventuels cocktails explosifs sont omis. Par exemple, chez The Ordinary, il est possible d’acheter un tonique à l’acide glycolique et un rétinal sans aucun avertissement. Pire encore, si l’on choisit juste l’émulsion au rétinal, l’acide glycolique apparaît dans les suggestions d’achat.
Les influenceurs contribuent également à cette dynamique. Souvent payés par les marques, ils manquent parfois de connaissances pour bien conseiller leurs abonnés, estime Martine Baspeyras. « Tout le monde recherche des produits miracles, mais il ne faut pas prendre les propos pour argent comptant, c’est de la publicité. » Mélanie* en a souffert. « Je commençais tout juste à m’intéresser aux soins de la peau et je ne savais pas ce que je faisais. Je suivais les tendances et imitais les youtubeurs. L’acide glycolique a ruiné ma peau », déplore la jeune femme, qui affirme ne l’avoir utilisé que pendant un à trois mois.
### Une industrie qui « part en vrille »
Ces dérives mettent en lumière un vide réglementaire inquiétant dans une industrie qui « part en vrille », selon Laurence Coiffard. Jusqu’en 2024, les cosmétiques étaient supervisés par l’ANSM, l’Agence nationale de sécurité du médicament. Cela a depuis été transféré à l’ANSES, qui n’est pas encore familière avec ce domaine. « Les marques sont tellement nombreuses que je ne vois pas comment on pourrait contrôler le marché », regrette la cosmétologue, citant un exemple de crème solaire qui prétend nécessiter seulement « quelques gouttes de sérum » pour être efficace. « Étant dans le domaine depuis trente ans, je sais qu’on ne peut pas être protégé avec cela. Une crème solaire doit être couvrante », affirme la chercheuse.
L’Union européenne a commencé à réagir. À partir de novembre 2025, la concentration maximale de rétinol dans les cosmétiques sera limitée à 0,3 % pour le visage et 0,05 % pour le corps. « Certaines marques commencent à mentionner sur leurs produits au rétinol qu’il faut tenir compte de la quantité de vitamine A ingérée par jour. Mais qui sait quelle quantité de vitamine A il consomme par jour ? », s’interroge Laurence Coiffard.
### Le côté vert de l’éponge
Cependant, la plupart des personnes touchées par ces pratiques agressives ne consultent jamais. « Globalement, quand quelqu’un a un problème avec un cosmétique, il arrête le produit et essaie un autre sans se faire examiner », déplore Martine Baspeyras. Ce phénomène de sous-déclaration masque l’ampleur du problème. Sans signalement, il n’y a pas de prise en charge par les autorités. Laurence Coiffard encourage ceux qui ont eu une réaction à se rendre sur le site de l’ANSES et à remplir un formulaire de déclaration des effets indésirables.
En cas de réaction, Martine Baspeyras rassure : « La peau a des cycles d’un mois. En deux, trois mois maximum, on peut récupérer si l’on fait ce qu’il faut. J’ai déjà vu quelqu’un en consultation qui avait utilisé le côté vert d’une éponge pour frotter son visage. Même avec une erreur de ce genre, il n’y aura pas de cicatrice si c’est bien traité par la suite. » Il est important d’arrêter tous les actifs agressifs, de bien hydrater la peau et de consulter si les problèmes dermatologiques persistent. Dans un marché qui pousse à toujours faire plus, la meilleure routine reste, paradoxalement, la plus courte.

