Le clip ne meurt jamais, il évolue sur TikTok et Youtube.
Le clip a perdu sa centralité et il n’est plus automatique ni indispensable. Des projets ambitieux continuent d’émerger, comme celui de Tiakola avec ses 14 clips du projet BDLM.
Quand il est question de lui dans les médias, c’est souvent pour annoncer sa disparition imminente. Considéré comme dépassé, fragilisé par le déclin de la télévision musicale (RIP les programmes musicaux sur MTV) et en concurrence avec l’essor des formats courts, le clip serait perçu comme un vestige d’une era révolue.
Cependant, il est difficile d’évoquer une disparition lorsque certaines images continuent à laisser une empreinte durable. Ces derniers mois, plusieurs clips ont su émerger en tant que véritables propositions artistiques. Parmi eux, celui de Theodora, réalisé par Melchior Leroux, et celui d’Angèle, produit par le collectif (La) Horde, filmé entièrement à l’iPhone dans les rues de Marseille. Alors que TikTok impose ses propres rythmes et que les budgets se réduisent, les réalisateurs et artistes redéfinissent les contours d’un format en pleine évolution. Mais finalement, le clip a-t-il réellement disparu ou est-ce notre regard qui a changé ?
**Une réalité fragilisée : moins de budget, plus de contraintes, moins de visibilité**
Sur le terrain, le constat est sans appel : produire un clip aujourd’hui relève du défi. Pour Fred de Poncharra, cette transformation est à la fois économique et culturelle. « Maintenant, tout est segmenté », constate le réalisateur de clips pour Damso, Feder et Ofenbach.
« Beaucoup de gens ne réalisent pas, mais c’est un véritable investissement humain et mental », explique le réalisateur Fragment440, connu pour son clip « Beso » de Majeur Mineur et sean. « Il n’y a souvent pas beaucoup de budget ou de temps… voire les deux. »
Même constat chez Alex Haze, réalisateur dont le modèle a évolué. « Avant, le clip était presque rentable avant même d’être tourné. Aujourd’hui, ça ne fonctionne plus de cette façon. » Avec la disparition progressive des chaînes musicales et le transfert des investissements vers les formats courts, le clip a perdu son statut central. Il n’est plus automatique ni indispensable, et doit dorénavant exister dans un environnement saturé d’images. « Il y a tellement de contenu que le clip doit obligatoirement évoluer », résume Alex Haze. « N’importe qui peut créer des visuels, même avec un téléphone. »
Cette accessibilité modifie fondamentalement les règles du jeu. Le clip devient une option parmi d’autres, entraînant un recentrage des ambitions. « Les projets sont souvent concentrés autour d’une scène forte », note Fragment440. Dans ce contexte, le clip est désormais pensé comme un produit destiné à circuler sur les réseaux. Il ne doit plus seulement être une œuvre ; il doit capter rapidement l’attention, exister vite et marquer les esprits.
**Comment créer des clips aujourd’hui ?**
« On n’a jamais été aussi aboutis. On est passés par une surconsommation visuelle il y a quelques années, avec beaucoup d’images répondant surtout à une demande, parfois au détriment de la qualité. Ça a fini par lasser. » Aujourd’hui, il est essentiel de redonner envie aux gens de regarder des clips sur YouTube, de stimuler leur curiosité, d’être original et surtout de proposer du contenu fort pour ne pas se fondre dans la masse, analyse Fragment440.
Alex Haze partage cette nécessité et précise que le clip ne peut plus être conçu comme un format isolé. « Il y a tellement de canaux de diffusion que le clip est nécessairement amené à évoluer », indique-t-il. Dans un environnement où chaque artiste peut produire des visuels avec son téléphone, le clip n’est plus un point d’entrée évident, mais l’une des multiples propositions.
Cette réalité n’empêche cependant pas certains artistes de continuer à investir dans le clip, parfois à contre-courant. Malgré des budgets plus restreints et un retour sur investissement moins évident, certains choisissent d’en faire un véritable champ d’expression. Des projets ambitieux comme celui de Tiakola et ses 14 clips du projet BDLM témoignent de cette volonté : « C’était une manière de proposer plusieurs images autour d’un même projet. Le clip n’est plus un objet unique, il peut faire partie d’un ensemble », explique Alex Haze.
Ainsi, sa valeur ne se mesure plus seulement à sa production, mais à ce qu’elle apporte en plus. Son aptitude à offrir une vision est un aspect sur lequel Fred de Poncharra insiste, refusant de réduire le clip à une simple logique de performance ou de visibilité. « Le clip, c’est faire confiance à un artiste et proposer une vision », affirme-t-il. Sa vision de réalisateur est percutante. Dans « Kong » de MHD ou « 6G » de Booba, la direction artistique dépasse l’accompagnement de la musique : les visuels participent à la construction d’un ensemble plus large.
** »Le clip façonne les artistes » : construction d’une DA pour les artistes**
Pour Fred de Poncharra, le rôle du clip dépasse celui d’un simple support : « Les visuels que tu vas fournir vont positionner l’artiste », soutient-il. Il illustre cette idée avec le clip « Macarena » de Damso. Certains choix visuels (noir et blanc, absence de playback, mise en scène épurée) modifient la perception du rappeur. « On a voulu faire quelque chose à la Alain Delon. Ça le classe ailleurs. Les gens l’ont vu comme un ovni, cela a marqué un véritable changement. Ensuite, pour le clip de ‘Mosaïque Solitaire’, pareil, il était dans un rôle de tueur à gage », résume le réalisateur. « De ça est née toute sa mythologie. »
Le clip ne se limite donc plus à accompagner un morceau ; il contribue à établir une posture, à créer une distance et à imposer une identité. « J’aime la démarche de servir, non pas à des fins promotionnelles, mais à l’œuvre globale. »
Cette vision est également partagée par Alex Haze, qui considère que le clip permet de donner une cohérence à un univers. Même dans un paysage fragmenté, il demeure un point d’ancrage.
Dans un flux d’images devenu incessant, où tout peut être produit et diffusé en un instant, le clip conserve donc une fonction essentielle : faire exister un artiste au-delà de sa musique. Les clips, « cela participe à la pop culture. C’est important d’avoir des références générationnelles », conclut Fred de Poncharra.

