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« La prochaine fois, je prends un trépied » : pourquoi les hommes ratent-ils les photos ?

Barcelone, automne 2022. Devant la Sagrada Familia, Paola demande à son compagnon de la photographier devant le célèbre monument. Une tentative aussi incomplète que l’église elle-même. « Tu es nul, j’aurais dû prendre un trépied », lui lance-t-elle en constatant le résultat décevant. Cette scène, qui a marqué le couple – « on s’est boudé une longue heure » – restera gravée dans leur mémoire. Il s’agissait de l’une de leurs premières disputes, mais aussi de la dernière fois que Paola a demandé à son partenaire de la prendre en photo. « Ça ne sert à rien, il est mauvais. Maintenant, je demande uniquement à des femmes, et jeunes. »

Cette situation, des millions de couples l’ont vécue. Photos mal cadrées, floues, angles douteux, yeux fermés, jambes coupées… entraînant un désespoir féminin face à un compagnon incompétent, tandis que ce dernier se plaint dans un rôle oscillant entre l’artiste incompris et l’esclave exploité. La mauvaise photo est devenue une dispute récurrente en vacances, au même titre que le gel douche oublié à la maison ou le choix du restaurant.

« Moins de considération » Selon une étude Instagram Husband, réalisée fin mai auprès de plus de 1 000 jeunes Français en couple, neuf hommes sur dix admettent qu’être chargé de prendre les photos de leur partenaire engendre au moins une frustration ou une tension. Du côté féminin, 78 % des femmes ont déjà été déçues ou frustrées par une photo d’elles prise par leur compagnon, et 52 % ont même été jusqu’à lui faire des reproches ouverts.

Le premier facteur d’explication réside dans le fait que « les hommes portent moins de considération aux photos et pensent beaucoup moins à prendre », explique Johanna Dagorn, sociologue du genre et de l’espace urbain. Elle rappelle les nombreux travaux sur l’absence des mères dans les photos de famille, car elles sont souvent derrière l’appareil au moment de la prise de vue. L’étude Instagram Husband le confirme également : 60 % des femmes déclarent photographier le plus souvent leur partenaire, contre seulement 32 % des hommes affirmant faire de même.

Angle de vue et temps d’attention « Puisqu’ils se sentent souvent contraints, les hommes réalisent la tâche sans enthousiasme, n’y mettant pas beaucoup d’implication », analyse la sociologue. Une désinvolture coupable pour Mathilde : « Il va prendre le téléphone, shooter automatiquement, sans cadrer, sans mise au point, sans même vérifier si le téléphone est droit. Du coup, forcément, en se concentrant à peine deux millièmes de seconde, la photo sera moche. » Son compagnon se défend : « Cela ne lui va jamais. » Preuve en est, « 74 % des femmes demandent à leur partenaire de reprendre plusieurs clichés avant d’obtenir une photo publiable. » 61 % d’entre elles estiment prendre de meilleures photos que leur compagnon.

Quelques explications scientifiques viennent étayer cette analyse. Une étude Men and women explore the visual world differently de l’université de Bristol en 2012 a montré que les femmes regardent plus longtemps des zones variées d’une photographie, s’attardant davantage sur les détails, tandis qu’un homme effectue une revue globale beaucoup plus rapide sans se concentrer sur les détails.

Une autre étude, Presenting Your Best Self (ie) : The Influence of Gender on Vertical Orientation of Selfies sur Tinder de 2017, a révélé une différence dans les angles sélectionnés. Les femmes prennent plus de photos, notamment des selfies, avec une vue d’en haut, ce qui affine le visage, agrandit les yeux et rend le menton plus fin. En revanche, les hommes prennent davantage de photos en contre-plongée, ce qui accentuerait les épaules et la mâchoire, donnant une impression plus tassée, quitte à rendre le visage moins flatteur. Un compromis qui pourrait convenir aux canons de beauté masculin, mais pas vraiment aux femmes photographiées sous ce même angle. « Quand mon copain me prend en photo, je ressemble plus à un mauvais Picasso qu’à la Joconde ! », s’exclame Laetitia.

« Les portraits sont trop proches, trop flous » Quant à Cléo, entourée d’amis hommes, elle n’a jamais trouvé le moindre garçon dans sa bande capable de la présenter sous son meilleur jour : « Les photos de mes potes ne me mettent jamais en valeur. Que ce soit dans l’éclairage, le cadrage, ils déclenchent l’appareil lorsque je suis dans mon pire profil. Par exemple, les portraits sont trop proches, ou trop flous… Le focus, parlons-en ! Ou alors c’est le décor qui prend toute la place. Ce n’est pas une photo de moi mais une photo de beau paysage avec une petite silhouette pas reconnaissable. »

Chez ses amies femmes, la situation est légèrement différente : « Mes copines prennent plus de photos potables que mes copains, c’est un fait. » Potables, seulement ? « Je n’ai pas connu de copains ou copines qui prenaient de belles photos de moi. »

Le poids d’Instagram plus que la faillite des hommes ? Et si la satisfaction était tout simplement impossible ? « Ma copine ne se trouve JAMAIS belle », constate Lucas. « Comment mes photos pourraient changer la donne ? Ce n’est pas moi le problème, mais son regard sur elle. » Cette insatisfaction serait-elle donc une conséquence de la dysmorphie, cette tendance qu’ont de nombreuses femmes à se trouver une multitude de défauts physiques ? « Ses photos de moi ne sont pas des chefs-d’œuvre non plus, sauf que moi, je m’en fiche ! », insiste-t-il.

Avec un peu moins de mauvaise foi, Armelle Solelhac, PDG de SWiTCH, une agence de prospective et stratégie spécialisée dans le tourisme, analyse : « Les photos de vacances sont devenues un objet social beaucoup plus chargé qu’avant. Elles servent à se raconter, à prouver ce qu’on a vécu et à se mettre en scène », particulièrement chez les femmes, qui postent bien plus de photos d’elles sur les réseaux sociaux. Deux fois plus que les hommes, selon une étude de 2016 A study on the selfie posting habits and perception among social media users.

« La photo de vacances, c’est plus qu’un souvenir, c’est une trace de l’expérience et une trace de l’image de soi. Or, le copain va prendre une photo fonctionnelle, nette, dans le cadre, et considérera son travail comme correct. Alors que la conjointe est déçue car la photo ne sublime rien », poursuit-elle. « Je suis photographe, pas metteur en scène », se défend de son côté Julien, le compagnon de Paola. Qui ne demande pour sa part que des photos de lui de dos face à la nature. « C’est impossible à rater ! »