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Guerre en Ukraine : Kiev cible Wildberries, le « Amazon local », pour frapper les Russes à domicile

Des cris de panique, une fumée épaisse et suffocante, et des civils courant, pétrifiés par la terreur. Cette scène s’est déroulée à Penza, en Russie, dans la nuit de mercredi à jeudi. Situé à près de 700 kilomètres de la frontière ukrainienne, cet entrepôt de Wildberries, surnommé le « Amazon russe », est loin du front. À Sarapoul, à 1.100 kilomètres à l’est de Moscou, un autre entrepôt de la société a également été frappé par des drones ukrainiens durant la nuit. Depuis plusieurs semaines, l’Ukraine intensifie ses frappes sur les infrastructures russes, d’abord sur les installations énergétiques, puis récemment sur les infrastructures logistiques, ciblant particulièrement Wildberries.

Des entrepôts de cette entreprise, un pilier de l’économie russe, ont déjà été touchés à Elektrostal, près de Moscou, ainsi qu’à Kotovsk, au sud-est de la capitale, et à Krasnodar et Nevinnomyssk, dans le sud de la Russie. Lorsque les drones ukrainiens s’abattent sur les entrepôts de la plateforme, ce ne sont pas des soldats qui perdent la vie, mais des employés d’entrepôt et des habitants de villes situées à des centaines de kilomètres du front. Au total, au moins neuf personnes ont été tuées et une soixantaine blessées lors de ces bombardements visant « l’Amazon russe ». Svetlana, une caissière de Saint-Pétersbourg, a confié à l’AFP ressentir de la « peur » face à ces événements « affreux ».

Ces attaques par drones suscitent des controverses. Selon des employés de l’entrepôt d’Elektrostal touché mi-juillet, leurs supérieurs leur auraient interdit d’évacuer, exigeant qu’ils rendent leurs lecteurs de code-barres avant de pouvoir fuir, malgré le danger. Certains auraient même pris la fuite en laissant leurs collègues derrière eux, ce que Wildberries a démenti. Une habitante de Kotovsk, où l’attaque a causé sept morts et 25 blessés, a déclaré que les travailleurs de nuit étaient payés 300 roubles de plus, soit un peu plus de 3 euros. « Ils sont morts pour des Kopecks », dénonce-t-elle anonymement. Une colère sourde monte en Russie alors que l’Ukraine intensifie ses attaques nocturnes.

« L’ensemble de ces frappes a un impact sur la population russe, car les drones ukrainiens touchent des cibles de plus en plus éloignées de la frontière ukrainienne et dispersées sur un vaste territoire. Il devient difficile de prétendre qu’il n’y a pas de guerre, et pratiquement impossible pour le pouvoir russe de dissimuler l’ampleur du conflit », analyse Jean Radvanyi, géographe et géopolitologue. Cela envoie un message fort dans un pays où l’agression russe en Ukraine continue d’être présentée comme une « opération spéciale ». Fin juin, Vladimir Poutine lui-même a reconnu que ces attaques contre des infrastructures russes engendraient des « problèmes ». Une confession inédite pour le dirigeant du Kremlin, qui témoigne de l’émoi suscité par ces frappes en Russie.

« La communication est très verrouillée en Russie, mais il existe des signes d’une certaine nervosité et d’un pessimisme croissant », souligne Jean Radvanyi. Rayna Stamboliyska, fondatrice de RS Strategy et spécialiste de la cybersécurité, rappelle l’échec de la récente campagne de recrutement de l’armée, un signe discret de cet essoufflement. Au premier trimestre 2026, la Russie a effectivement enregistré une baisse de 20 % de ses nouveaux contrats par rapport à l’année précédente, et ce, malgré des primes augmentées.

Dans un sondage publié début juillet, le Centre Levada, un institut de sondage russe, a révélé une augmentation de 4 points du désir des Russes (64 %) d’entamer des négociations de paix. Parallèlement, le soutien aux actions des forces armées russes a chuté de 7 points, bien qu’il reste à 67 %. « En Russie, la lassitude liée à la guerre est réelle, mais elle n’est jamais exprimée de manière directe. On la retrouve plutôt dans l’expression d’une dégradation financière de leur vie, par exemple », analyse Rayna Stamboliyska. Avec 20 millions de commandes chaque jour et un chiffre d’affaires de son groupe, RWB, estimé à 11 milliards d’euros par Forbes Russie, Wildberries est un véritable géant de l’économie russe.

Consciente des risques que la guerre en Ukraine fait peser sur ses bénéfices, la société cherche à anticiper. Le 7 juillet, elle a discrètement modifié les clauses de ses contrats, stipulant qu’elle n’est pas responsable si des marchandises sont détruites lors de bombardements, de frappes de drones ou d’explosions. Cela permet de transférer le risque financier à ses clients et vendeurs. « Toutefois, pour l’instant, ces atteintes au confort de la population russe restent spectaculaires mais ponctuelles. Les experts s’accordent à dire que le changement en Russie ne viendra pas d’un mouvement civil, mais des élites », analyse Jean Radvanyi, en particulier des élites économiques.

La dirigeante de l’entreprise, Tatyana Kim, est la femme la plus riche du pays. Certains affirment qu’elle attire l’attention de Vladimir Poutine. Cependant, « les relations entre l’élite russe et le président demeurent totalement opaques », rappelle Jean Radvanyi. L’accès à Vladimir Poutine est très difficile, même pour les oligarques. Il n’est donc pas certain qu’il soit aisé d’influencer le chef du Kremlin, même pour une femme aussi influente que Tatyana Kim.

En frappant Wildberries, l’Ukraine ne s’attaque pas seulement à un symbole du quotidien russe, mais également à l’approvisionnement du front. Selon le Moscow Times, plus de 200.000 produits liés à l’équipement militaire, allant des drones aux gilets pare-balles, sont disponibles sur le site.