« Espérer, c’est le plus douloureux » : attente des étrangers en Espagne pour régularisation
Arturo donne des cours d’espagnol improvisés et gratuits dans un bar à tapas à Barcelone. Un décret royal, du 16 avril au 30 juin 2026, permet aux étrangers présents en Espagne avant le 31 décembre 2025 d’obtenir un permis de séjour et de travail d’un an, renouvelable.

De notre envoyé spécial à Barcelone,
« Hier, j’ai visité la Sagrada Familia ». Arturo prononce chaque syllabe tout en dégustant ses sardines grillées. Dans ce bar à tapas, le Catalan dispense des cours d’espagnol improvisés et gratuits à ceux qui le souhaitent. « Il faut bien aider quand on le peut, et c’est ma contribution au socialisme », sourit le professeur du jour, qui est « cœur sur la main et vote à gauche » depuis trente ans. Six adultes étrangers, originaires de divers pays, l’écoutent attentivement, afin de maximiser leurs chances de rester en Espagne.
Il est vrai que la maîtrise de la langue n’est pas obligatoire pour obtenir le précieux certificat de vulnérabilité, étape cruciale de la régularisation, que ces personnes sont venues demander à la mairie ce matin après avoir patienté une grande partie de la nuit. Pourtant, malgré les 500.000 régularisations promises par Pedro Sanchez, le Premier ministre, la concurrence s’annonce rude. « Et les immigrés d’Amérique latine ont déjà une longueur d’avance en matière d’intégration », murmure l’un des « élèves ». Ainsi, ce soir, le programme consiste en sardines, cervezas et apprentissage du passé simple pour tenter de rattraper un peu le temps perdu.
Un décret royal, en vigueur du 16 avril au 30 juin 2026, permet aux étrangers présents en Espagne avant le 31 décembre 2025 et pouvant justifier d’au moins cinq mois de résidence continue, d’obtenir un permis de séjour et de travail d’un an, renouvelable. En plus de fournir un dossier judiciaire vierge, le demandeur doit justifier l’une de ces trois situations :
- Avoir travaillé ou avoir une offre de travail.
- Avoir des liens familiaux (enfants mineurs, ascendants à charge…)
- Présenter une situation de vulnérabilité.
C’est le plus vaste plan de régularisation depuis 2005, qui concernait environ 600.000 personnes. Mais malgré toute la bonne volonté du gouvernement socialiste, des associations ou des acteurs isolés comme Arturo, la mesure semble victime de son succès. Chaque nuit, de longues files d’immigrés se forment devant l’hôtel de ville ou la SAIER (Servei d’Atenció a Immigrants, Emigrants i Refugiats), dans l’espoir de décrocher la demandée régularisation.
Les associations ont parfois du mal à gérer le flux, même si elles essaient de faciliter l’intégration une fois que les démarches administratives sont accomplies.
« C’est hyperfrustrant d’attendre alors qu’il y a du travail partout »
Cette procédure se révèle déjà être un véritable marathon qui laisse de nombreux candidats sur le bord du chemin. Ahmed*, un Marocain en situation irrégulière, a postulé pour le certificat de vulnérabilité et attend depuis une réponse qui ne vient pas. « C’est la première chose que je consulte en me levant le matin ». Il ne compte plus le nombre de fois qu’il vérifie son téléphone dans l’espoir d’une bonne nouvelle. Cette attente interminable est difficile à comprendre : « Un Marocain de ma classe, qui a déposé son certificat un jour avant moi, a eu une réponse favorable il y a plus d’une semaine ».
Lui attend toujours, et la lenteur du processus bureaucratique a de quoi rendre son esprit confus : « C’est hyperfrustrant d’attendre ces fameux papiers en sachant qu’il y a du travail partout dans la ville. Espérer, c’est ce qu’il y a de plus douloureux. » Une fois qu’il aura reçu le « Oui » tant désiré, il le sait : « Je trouverai du travail dès le lendemain ». Il a déjà suivi plusieurs formations bénévoles pour des emplois de maçon ou d’électricien, et il suffit de marcher dans n’importe quelle rue pour constater qu’il y a beaucoup de chantiers.
C’est difficile, en attendant, de travailler au « noir », surtout dans une ville touristiquement très active comme Barcelone : « Les policiers sont partout, il est impossible de vendre à la sauvette, et les gens ne vous font pas confiance et demandent absolument un contrat de travail. »
En effet, le travail détermine toute la vie en Espagne. « On vous demandera toujours un contrat de travail pour accepter de vous louer un appartement. » Cette situation crée un cercle vicieux. En attendant le précieux sésame, il dort dans une tente, tout en se considérant comme chanceux. « J’ai la chance d’avoir des amis chez qui je peux me doucher ou squatter un peu le salon. La chance d’être sociable et de déjà parler espagnol. D’autres rencontrent plus de difficultés. On leur promet monts et merveilles en Europe, et une fois sur place, après avoir pris tous les risques pour arriver, c’est la douche froide ».
« On ne peut pas être un moulin où tout le monde entre »
La mesure suscite un vif débat au sein de la population espagnole. Selon un sondage récent réalisé par le média El Pais en mai, 37,6 % perçoivent le décret royal de manière positive, 21,5 % de manière neutre et 33 % négativement. Une majorité relative (environ 51 %) estime que le nombre de bénéficiaires est « trop élevé ».
Le propriétaire du bar d’Arturo est favorable à cette initiative : « Nous avons enfin de la croissance après des années difficiles. Comment s’y opposer ? » D’autres adoptent une posture plus sceptique. « Je n’ai rien contre les immigrés, mais les prix à Barcelone sont déjà si élevés. Un accroissement de la population entraîne plus de tensions sur le logement, les services publics et l’éducation », regrette Luis, un cadre informatique, tout en affirmant qu’il n’est pas raciste : « On ne peut pas reprocher à l’Espagne de ne pas s’être ouverte aux autres. Mais nous ne pouvons pas être un moulin où tout le monde rentre non plus. À un moment donné, cela va déborder. »
En 1975, l’Espagne comptait moins d’1 % de sa population d’origine étrangère, contre 25 % aujourd’hui. Toutefois, en raison du vieillissement de la population locale, le pays a depuis longtemps ancré son avenir économique dans l’immigration. Selon la Banque d’Espagne, les travailleurs étrangers ont contribué à la moitié de la croissance du PIB entre 2022 et 2025, l’une des plus fortes d’Europe (3,9 %). Bien qu’ils ne représentent que 23 % de la population active, les travailleurs immigrés comptent pour 80 % des nouveaux emplois.
« Il y a trop de demandes »
« Regardez tous les travaux dans les rues et le profil des personnes qui y travaillent. Des Latinos, des Arabes, des Africains… Vous ne verrez pas un seul immigré européen sur les chantiers », défend Assia*, étudiante étrangère à Barcelone. Elle interpelle le président de Vox, un parti d’extrême droite très hostile à l’immigration, en utilisant la maxime connue en France Ils-nous-volent-notre-travail : « Que sait-il du travail sur les chantiers ? Il n’a jamais travaillé de sa vie ! »
Assia* étudie à Barcelone depuis dix ans, ayant choisi cette ville pour son amour du club blaugrana, de Lionel Messi, de Xavi et de toute la bande. Cependant, jusqu’en 2022, il était presque impossible de travailler en dehors des études, ce qui obligeait les étudiants à dépendre uniquement des ressources familiales. Aujourd’hui, il est possible de travailler jusqu’à 30 heures par semaine. « Une mesure de bon sens », juge l’étudiante, qui cherche maintenant à entamer le processus de naturalisation.
Cependant, même là, l’administration peine à suivre le rythme. « Les examens sont très simples », que ce soit sur la culture ou sur la langue, « mais il y en a beaucoup et le parcours est extrêmement long pour obtenir une date. On doit attendre six mois entre chaque étape ». Après avoir complété trois modules, sur la culture, ainsi que sur les langues catalane et espagnole, elle a soumis tous ses documents à l’administration espagnole et attend désormais une réponse. « Normalement, ils doivent répondre dans les 30 jours. J’ai déposé mon dossier en novembre, et je n’ai toujours rien reçu ! Il y a juste trop de demandes ».
Bien que souvent présentés comme les principaux bénéficiaires de cette mesure, les immigrés latinos rencontrent également de grandes difficultés face à la bureaucratie espagnole. Juan, un Péruvien, exprime presque des regrets vis-à-vis de cette mesure : « Cela a créé un appel d’air énorme, d’autant plus que d’autres pays européens ferment leurs frontières. Désormais, des Colombiens, des Marocains, des Tunisiens arrivent par vols entiers. » Fataliste, il sait qu’il n’y aura pas de place pour tout le monde. « Il ne reste plus qu’à prier pour faire partie des heureux élus, et ne pas avoir fait toutes ces démarches pour rien ». Dans ses cours improvisés, Arturo transmettra sans doute la leçon : en espagnol, attendre – Espera – et espoir – Esperanza – partagent la même racine.

