France

« En préfecture, la dématérialisation ne rend pas fous que les étrangers »

Des cartons portant des messages tels que « Acte de naissance non légalisé » ou « Mot de passe invalide » ont été alignés devant la préfecture d’Ille-et-Vilaine à Rennes. Le 18 décembre 2025, le tribunal administratif de Rennes a débouté plusieurs associations, considérant que les services en ligne actuels ne faisaient pas « obstacle à l’exercice de leur droit au séjour par les étrangers ».


Les cartons sont alignés devant les grilles de la préfecture moderne d’Ille-et-Vilaine à Rennes. Sur chacun d’eux, on peut lire des mentions comme « Acte de naissance non légalisé », « Pièce jointe trop volumineuse », « Session expirée » ou « Mot de passe invalide ». Ces inscriptions représentent autant d’« obstacles » rencontrés par les personnes étrangères pour régulariser leur situation ou renouveler leur titre de séjour. « La préfecture est devenue un bunker, tout est dématérialisé et c’est impossible de les joindre », déclare Laure, militante au sein de BougeTaPref.

A l’initiative d’un collectif, des actions ont eu lieu ce mercredi devant les préfectures de plusieurs villes de France, y compris Lille, Grenoble, Toulouse et Marseille. À Rennes, des « Jeux olympiques des démarches en préfecture » ont été organisés symboliquement devant l’administration pour dénoncer « les dysfonctionnements et blocages administratifs qui empêchent des milliers de personnes étrangères d’avoir accès à leurs droits. »

Devant les grilles de la préfecture, plusieurs demandeurs d’asile ou de titres de séjour partagent leur vécu d’impossibilité à obtenir un rendez-vous, d’absence de réponse ou de délais interminables. « La préfecture nous rend fous, on n’a pas de rendez-vous », « embauchez pour traiter nos dossiers », « pas d’ordinateur, des interlocuteurs », scandent en chœur la centaine de manifestants.

Thomas, originaire du Cameroun, a déposé en début d’année une première demande de titre de séjour pour lui et sa famille après avoir été débouté du droit d’asile. « J’attends désespérément un rendez-vous mais en attendant, je ne peux rien faire. » Depuis 2020, toutes les démarches des étrangers en France se font via la plateforme de l’Anef, avec l’objectif affiché de « simplifier les démarches ». Cependant, six ans plus tard, le Conseil d’État a récemment mis en lumière de nombreux dysfonctionnements liés à cette plateforme, en donnant six mois aux autorités pour corriger le tir. « Même quand tout est complet, il y a toujours une pièce manquante ou alors un bug », illustre un demandeur d’asile.

Pour les membres du collectif BougeTaPref, cette dématérialisation rapide est perçue comme discriminante. « Parmi les femmes que l’on reçoit, beaucoup sont démunies face au numérique et ne maîtrisent pas bien la langue française, donc cela les précarise encore plus », expliquent Marie-Claude et Marie-Hélène de l’association Déclic Femmes.

Régine Komokoli, élue LFI au conseil municipal de Rennes et ayant elle-même vécu plusieurs années sans papiers en France, partage son expérience : « Quand j’ai entamé mes démarches en préfecture en 2001, il y avait au moins un humain devant moi pour m’aider et m’orienter. Il y avait certes de longues files d’attente mais on était accueillis. Maintenant, la préfecture ressemble à une prison. C’est incompréhensible qu’un service public se barricade ainsi. »

La situation reste difficile même pour les étrangers en situation régulière. Ada, originaire de Centrafrique, détient depuis 2017 un titre de séjour de 10 ans qui lui permet de travailler comme aide-soignante au CHU de Rennes. Mais en constatant que son titre de voyage avait expiré, elle a commencé des démarches. « La préfecture m’a répondu qu’ils ne connaissaient pas mon dossier alors qu’ils m’ont pourtant délivré un titre de séjour », affirme-t-elle. À un an de l’expiration de sa carte de résidente, elle s’inquiète de son avenir : « Si mon titre de séjour n’est pas renouvelé, je vais perdre mon travail », soupire-t-elle.

Eric, bénévole au sein du Secours catholique, témoigne des situations dramatiques causées par des retards dans la délivrance ou le renouvellement de titres de séjour. « Les délais augmentent car la préfecture n’a pas les moyens de traiter tous les dossiers, ce qui engendre des conséquences dramatiques. Du jour au lendemain, des personnes se retrouvent sans papiers et perdent leur travail, leurs droits sociaux et leur logement. »

Interrogée, la préfecture d’Ille-et-Vilaine, qui n’a pas répondu à la demande de rendez-vous du collectif, renvoie vers une décision de justice. Le 18 décembre 2025, le tribunal administratif de Rennes a débouté plusieurs associations, estimant que les services en ligne actuels ne faisaient pas « obstacle à l’exercice de leur droit au séjour par les étrangers » et qu’il était possible de contacter la préfecture par d’autres moyens, téléphoniques ou postaux.