
EN IMAGES. Que révèle le dernier clip de Mylène Farmer ?
Julia Ducournau a déclaré : « Merci au jury de laisser rentrer les monstres » en 2021 après avoir reçu la Palme d’or pour Titane. Le tournage du clip de C’est à qui le tour a eu lieu en partie dans le 13e arrondissement.
« Merci au jury de laisser rentrer les monstres », avait déclaré Julia Ducournau en 2021 après avoir reçu la Palme d’or pour Titane, un film audacieux marqué par le « body horror ». Parmi les membres du jury se trouvait Mylène Farmer, qui a probablement été sensible à cette approche cinématographique subversive. En effet, dans ses clips (Beyond My Control, L’Âme Stram Gram, City of Love), elle a incarné des créatures fantastiques, vampiriques et extraterrestres, tout en multipliant les références à la littérature étrangère, notamment à Edgar Allan Poe. Il semble donc naturel, cinq ans après cette rencontre à Cannes, que la chanteuse ait demandé à la cinéaste de réaliser le clip de C’est à qui le tour.
Le clip débute dans une atmosphère anxiogène. Dans l’obscurité, Mylène Farmer avance seule, une clé coincée entre les doigts, symbole d’autodéfense. Ce geste, instinctif, est courant chez de nombreuses femmes sur le qui-vive.
L’angoisse ne faiblit pas : Mylène Farmer se dirige vers un tunnel (rue Watt, dans le 13e arrondissement de Paris). La caméra effectue un mouvement, amplifiant un sentiment d’étrangeté.
Sur son chemin, elle croise des passants qui s’effondrent, ciblés par des balles tirées par des assaillants invisibles. Les seules sons perceptibles sont les détonations, alors que les corps chutent dans l’indifférence générale.
Cela représente une métaphore explicite de la violence ambiante, dénuée de cible privilégiée, touchant même Mylène Farmer. Elle est touchée, tombe, mais se relève et continue à avancer face à l’adversité.
Elle entre ensuite dans une boîte de nuit où se traduit l’amour et la sensualité. Dans cet espace, Mylène Farmer endosse le rôle d’exploratrice. Une référence au clip de Que mon cœur lâche (1992) y est visible, où elle incarnait un ange innocent découvrant le club Q pour illustrer une chanson évoquant la sexualité durant les « années sida ». « La danse des corps, l’amour à mort […] La peur s’abat sur nos ébats. Toi entre nous, caoutchouc, tu t’insinues dans nos amours », chantait-elle alors.
Dans cette boîte de nuit, Mylène Farmer chante : « Là, le sexe est mort, le sexe a tort, sexy dort, c’est à vous rendre fous ». Les couples qui s’y embrassent, qu’ils soient homos, hétéros ou en trouples, évoluent dans un club queer. Cet espace sécurisé, loin de la brutalité extérieure, fait écho aux paroles de la chanson : « Peur de tout, alors, on se met où ? » Cependant, dans ce refuge, les baisers semblent floutés, les visages se brouillent et se déforment, évoquant une vision angoissante qui rappelle l’œuvre de Francis Bacon, que Mylène Farmer apprécie, et l’angoisse existentielle.
Un couple s’embrasse, dissimulé derrière un voile noir, référence directe à la toile Les Amants I de René Magritte, peinte en 1928. Cette image surréaliste peut être interprétée de diverses façons : l’amour caché, l’intimité dans la foule, ou encore un aspect funèbre, comme si un deuil devait être porté.
Mylène Farmer entre dans des toilettes interprétées comme son espace mental : elle n’y est pas seule, mais croise ses doubles. L’artiste joue souvent avec ses avatars dans sa filmographie : la marionnette de Sans contrefaçon (1987), la jumelle de L’Âme stram gram (1999)… On pense ici surtout à la vidéo de California (1996), où une femme bourgeoise, incarnée par Mylène, se reconnaît dans une prostituée de Hollywood Boulevard. Cette dernière est assassinée, et la femme « du monde » se rend alors dans des toilettes pour se changer, endossant l’identité de son double, et la venger.
Face à un miroir, Mylène Farmer se confronte au reflet d’une de ses incarnations emblématiques : Libertine (1986). Cette figure androgyne, inspirée du chevalier d’Eon, a marqué le début de la carrière de la star. Elle représente la liberté sexuelle, mais pas seulement : Libertine est un personnage fort qui défie les normes et les injonctions, symbolisant l’émancipation.
Un micro sur un pied, devant un rideau rouge, évoque potentiellement le Club Silencio de Mulholland Drive de David Lynch, réalisateur décédé en 2025 et ami de Mylène Farmer. C’est sur cette scène que l’artiste chantera, confirmant ainsi qu’il s’agit de Mylène Farmer dans son rôle d’auteure, compositrice, et interprète.
L’apparition de Mylène Farmer sans visage rappelle les transformations de l’artiste Olivier de Sagazan. Elle l’avait invité dans le clip d’A l’ombre en 2012 et avait elle-même tenté de remodeler son apparence avec de l’argile. Son visage effacé symbolise sa capacité à se réinventer tout au long de sa carrière, tout en reflétant aussi ce que le public projette sur elle.
Libertine met alors Mylène Farmer en joue. S’agit-il d’une menace ? Plutôt d’une sommation de l’héroïne d’antan à celle qui l’a incarnée, de se souvenir du message passé en 1986 sur la liberté acquise et la lutte pour l’émancipation, encore inachevée.
Mylène Farmer désarme Libertine et s’empare de l’arme. Ce geste est symbolique : il représente un passage de relais.
Sur la piste de danse, les individus voient leurs bouches floutées. « Là, musellement, le creux du vide, on s’incline », disent les paroles de C’est à qui le tour.
Mylène Farmer, ayant commencé à chanter sur la petite scène, est prise à son tour par la censure. Sa bouche disparaît, une contagion qui s’étend.
Cependant, la résistance est immédiate. Dans son miroir, Libertine pointe son arme vers le ciel. Sur scène, Mylène Farmer fait de même, rappelant le Gavroche de La Liberté guidant le peuple. L’effet est immédiat : elle lance le coup d’envoi d’une nouvelle course ? D’une nouvelle ère ? « Refuser le sombre. « Servile et je croule », quel triste adage », chante-t-elle.
Face à la foule, les visages retrouvent leurs bouches, leurs sourires. « L’uniforme est sombre », cette phrase de la chanson peut être interprétée de deux manières : soit comme une référence à l’uniforme d’une entité répressive, soit comme l’idée que « ce qui est uniforme est sombre ». Ici, la lumière éclaire la diversité des identités.
La fête, les rires et les acclamations éclatent enfin. Mylène Farmer célèbre ici une communion avec son public, comprenant de nombreuses personnes LGBT. Le clip de C’est à qui le tour aborde le rôle de la chanteuse envers son audience. Elle ne se pose pas en sauveuse, mais comme une alliée. « La figure de Mylène Farmer est devenue un symbole malléable, flottant, d’abord gay et lesbien, puis queer, une référence et un outil pour l’empowerment individuel et l’émancipation collective », écrivait Isabelle Marc dans Mylène Farmer, La diva pop, paru au Seuil en janvier. L’aspect visuel évolue, comme avec un effet caméscope, affichant un grain et un rendu brut soulignant une joie immédiate, sans chercher à être lisse.
Mylène Farmer sort du tunnel, la caméra pivote à nouveau dans l’autre sens, tandis que le jour se lève.
Elle présente une éraflure sur son visage, déjà visible avant d’entrer dans la boîte de nuit. Elle lève les yeux au ciel, affichant un large sourire, signe d’espoir. Cela contraste avec la conclusion du clip de Désenchantée (1991), où, après avoir mené une révolte, son personnage affichait une mine grave face à un paysage neigeux, exprimant l’inquiétude pour l’avenir.
Dans C’est à qui le tour, il n’y a pas de contrechamp. On ne saura pas ce que regardait Mylène Farmer pour sourire. Cependant, l’optimisme de la conclusion du clip est manifeste. Les personnes restées à terre dans le tunnel se relèvent une à une, reprenant leur marche. Comme si rien ne s’était passé ?
