En images : La remarquable collection de tatouages de prisonniers d’Alexandre Lacassagne
Les carnets d’Alexandre Lacassagne, constitués en sept volumes, contiennent 867 recopies de tatouages réalisés sur la peau de prisonniers du XIXe siècle. La Bibliothèque nationale de France a consacré 195 heures à la restauration des sept volumes de cette collection.
Elise MartinPublié le 30/05/2026 à 12h02 • Mis à jour le 30/05/2026 à 20h27
Bien que les tatouages soient aujourd’hui largement acceptés, cette pratique n’a pas toujours été la norme. Au XIXe siècle, Alexandre Lacassagne, un professeur de médecine légale, a été l’un des premiers à documenter la signification de ces dessins à l’époque. Récemment, après plusieurs années de restauration et de numérisation par la Bibliothèque nationale de France (BNF), ses carnets ont été dévoilés à Lyon. La collection d’Alexandre Lacassagne, considéré comme le père de l’anthropologie criminelle, est un « trésor » pour les chercheurs.
Longtemps considérés comme perdus, ces carnets, regroupés en sept volumes et comprenant 867 copies de tatouages, étaient en réalité « précieusement conservés » par Liliane Daligand, professeure de médecine légale. Ils avaient été laissés dans les locaux de l’université de médecine. En 2017, alors qu’une promotion allait honorer ce médecin légiste, Liliane Daligand a redécouvert les ouvrages confiés dans les années 1970. « Je ne mesurais pas le trésor que je gardais dans mes placards », confie-t-elle aujourd’hui, réalisant à peine qu’« on les cherchait ». Les recueils, datant du XIXe siècle, ont été restaurés à partir de 2023.
À travers un diaporama, les tatouages collectés directement sur la peau de prisonniers par Alexandre Lacassagne sont présentés.
Alexandre Lacassagne, né en 1843 à Cahors et décédé en 1924 à Lyon, est le premier professeur de médecine légale et le fondateur de l’école de criminologie lyonnaise, ainsi que le promoteur de « la science du crime ». « Il a développé des techniques comme les méthodes indiciaires, qui consistent à gelée une scène de crime pour recueillir des traces de pas, à ramasser un mégot de cigarette, précise Muriel Salle, maîtresse de conférences à l’Université Lyon-1. Il a également cherché à identifier les gens par les traces qu’ils laissaient. Il a été le premier à envisager qu’il était possible de traquer le crime de manière scientifique. »
Contrairement à l’image actuelle des tatouages, cette pratique était très limitée au XIXe siècle. « Se faire tatouer à cette époque était réservé à des personnes considérées comme « peu recommandables » », indique Muriel Salle. À l’époque, les tatouages étaient principalement portés par des marins, des prisonniers et des prostituées. La majorité des tatoués étaient des hommes.
Les tatouages servaient à identifier les gens à une époque où les photographies et les actes d’identité n’existaient pas. « Alexandre Lacassagne s’intéresse à la science du crime et aux criminels, il s’intéresse donc au tatouage, qui est un moyen d’identifier les criminels dans un contexte où il n’y avait pas de photos ni de papiers d’identité », souligne l’historienne. Les tatouages fournissaient également des indications sur la vie et le parcours des individus, notamment des criminels, à une époque où l’idée que le « contexte social puisse influencer des actions jugées individuelles » commençait à émerger.
Pour répertorier les tatouages, Alexandre Lacassagne utilisait une toile transparente avant de les reproduire sur un carton, en notant des informations sur la personne.
Lacassagne a commencé sa collection de tatouages lors de ses missions en tant que médecin militaire en Algérie, auprès de prisonniers. Pour cela, il décalquait directement les tatouages sur la peau, les reproduisant ensuite sur du carton. Au verso, il notait l’identité de la personne, son statut social, les circonstances du tatouage, et son emplacement sur le corps.
Sa collection de tatouages est classée par thèmes, comprenant sept catégories pour 867 tatouages. « On trouve beaucoup d’emblèmes professionnels, où le tatouage indique l’appartenance à une profession, comme les ancres marines pour les marins », indique Muriel Salle. On y retrouve aussi des emblèmes militaires, témoignant de l’appartenance à un bataillon ou à une bataille. Certaines représentations incluent des figures populaires comme Jeanne d’Arc ou Jeanne Hachette, issues de la culture populaire et des manuels scolaires.
Pour réaliser les tatouages, la peau était incisée avec la pointe d’un couteau, et des pigments comme de l’encre de Chine, du noir de charbon ou du rouge vermillon, obtenu en écrasant des insectes, étaient utilisés. Pour désinfecter le tatouage, de l’urine était appliquée.
Ces dessins, bien que considérés comme « naïfs » par certains, sont une forme d’expression de soi. « Ils ne ressemblent pas aux tatouages raffinés d’aujourd’hui, mais ils représentent une manière de s’exprimer pour des individus qui n’avaient pas souvent la parole », insiste Muriel Salle. C’est une manière de comprendre la culture populaire de ces communautés souvent marginalisées.
En plus de sa collection de tatouages, Alexandre Lacassagne a également constitué une collection de mots d’argot, qu’il a appris auprès de criminels. « Comme il fréquentait beaucoup les prisons, il a demandé à des criminels de lui enseigner « la langue de la prison », révèle l’historienne Muriel Salle, qui explique qu’il a même rédigé un dictionnaire des mots d’argot pour mieux comprendre le langage de ces populations. »
Les carnets permettent également de découvrir de nombreuses informations sur ces groupes marginalisés. Pour Muriel Salle, « ici, ce sont les tatoués eux-mêmes que l’on peut entendre, si on sait bien interpréter les symboles. »
Les experts estiment qu’il y aurait au total 1.333 tatouages dans la collection d’Alexandre Lacassagne, récoltés sur la peau de 378 individus. Dans cette collection, les représentations féminines sont les plus nombreuses, souvent illustrant les fiancées des tatoués, mais également des figures populaires de l’époque ou des images inspirées de l’imaginaire érotique du XIXe siècle.
Les spécialistes soulignent que cette collection est « remarquable à tous points de vue », tant par la forme des documents, rassemblant près de 1.000 tatouages recopiés sur la peau des prisonniers et les détails sur leur vie, que par son contenu, illustrant une pratique des tatouages au XIXe siècle, différente de la contemporanéité.
La BNF a consacré 195 heures à la restauration des sept volumes des carnets d’Alexandre Lacassagne.

