
« En date, je préfère jouer que d’aller boire un verre » : le jeu de société, nouveau lien social.
68 % des personnes interrogées jouent à des jeux de société au moins une fois par mois, devançant des activités culturelles historiques comme le jeu vidéo (65 %) ou la lecture (65 %). Selon l’étude Asmodée x Kantar, pour 71 % des joueurs français, la motivation première pour jouer reste le renforcement des liens familiaux.

Malgré les annulations d’événements culturels dues à la canicule, le festival Paris est ludique a réussi à se maintenir. Sous la chaleur et les orages, la pelouse de Reuilly a résonné des sons des dés, des cartes et des pions. Ce festival marque symboliquement le début de la saison estivale des festivals consacrés aux jeux de société, en attendant le prestigieux Festival Ludique International de Parthenay (FLIP), qui fête cette année ses 40 ans.
Ces événements tirent parti de la dynamique épatante du jeu de société, en plein essor depuis quelques années. Pour quantifier ce phénomène, Asmodée, principal éditeur et distributeur français de jeux de société, a commissionné une étude qualitative à l’institut Kantar. Les résultats sont clairs : le jeu de société est devenu un véritable lien social.
Mieux que la lecture et les jeux vidéo
Avant de dévoiler les résultats de l’étude, le comédien et joueur Vincent Dedienne a partagé sa passion :
« Nous, les joueurs, on passe un peu pour des gens bizarres… Pourtant, le jeu de société, ce n’est pas plus honteux que le squash ou la muscu. Quand on me demande pourquoi j’aime le jeu de société, je préfère éviter de parler de mon goût pour la lecture de livrets de règles. Je préfère parler de ce que le jeu permet. Le jeu, c’est une sorte de société parfaite où perdre n’a aucune conséquence. Où tout le monde a une seconde chance. Où on a toujours la possibilité de s’améliorer. »
Selon l’étude Asmodée x Kantar, les jeux de société occupent une place croissante dans le quotidien des Français. Ainsi, 68 % des personnes interrogées jouent à des jeux de société au moins une fois par mois (29 % chaque semaine), surpassant des activités culturelles traditionnelles telles que le jeu vidéo (65 %) ou la lecture (65 %). Les résultats les plus révélateurs portent sur la question suivante : « Pourquoi joue-t-on aux jeux de société ? »
Un facilitateur social
Il est ainsi constaté que plus de la moitié des Français préfèrent jouer à des jeux de société plutôt que de sortir le samedi soir. Lors du festival Paris est ludique, un participant de 26 ans, Kevin, a déclaré : « En date, je préfère jouer à un jeu de société que d’aller boire un verre. C’est plus révélateur des personnalités. Et au pire, si on ne se plaît pas, on a au moins passé une bonne soirée Jeux ! » Marina, 33 ans, partage ce sentiment : « Les soirées, j’ai l’impression d’en avoir fait le tour, alors que les jeux procurent des émotions et créent des moments uniques. Ils permettent de redécouvrir ses amis aussi. »
Au-delà de la croissance du secteur, une dimension humaine émerge de l’enquête. Pour 71 % des joueurs français, la principale motivation reste le renforcement des liens familiaux (contre 64 % à l’échelle mondiale). 57 % des sondés souhaitent que les écrans et appareils numériques occupent moins de place dans leur quotidien grâce aux jeux de société. 56 % estiment que le jeu allège la pression des interactions, 57 % qu’il facilite les rencontres et 51 % qu’il amorce des discussions complexes. Enfin, 53 % utilisent les jeux de société comme un refuge face à un flux d’actualités souvent anxiogènes.
Un antidote à la surcharge numérique
Jérémie Piquandet, directeur du planning stratégique chez Kantar et de l’étude, voit dans le jeu de société un facilitateur social et une source d’évasion : « Le jeu de société apparaît comme une réponse à l’isolement lié au digital. Ce n’est pas qu’un loisir, c’est ce qu’on appelle une « expérience significative », porteuse de lien et de sens, où l’on est acteur de ses choix. » Emmanuelle Marévery, responsable des études consommateurs chez Asmodée, va plus loin :
« Le jeu de société est un reconnecteur social grâce à son « rituel de présence ». Pas seulement par le fait d’être rassemblés autour d’une table mais aussi dans l’attention portée au jeu et aux joueurs autour de cette table. Le jeu apparaît comme un antidote à la surcharge numérique : être ici et maintenant, reprendre possession de sa propre attention. »
Cette dimension cognitive et relationnelle n’a échappé ni aux scientifiques, ni aux éditeurs. Thomas Koegler, PDG d’Asmodée, souligne cette portée profonde :
« Les jeux de société transcendent le simple divertissement. Ils stimulent l’imagination tout en favorisant le bien-être mental. Leur capacité à rassembler entoure ces activités d’un véritable pouvoir unificateur, à l’heure où les loisirs physiques et numériques coexistent. »
Des « pauses Jeux » à l’école
Grâce au programme de recherche Game in Lab, les bienfaits des jeux de société sont désormais confirmés par la science. Les données montrent que des sessions de jeu régulières en classe augmentent les scores de lecture de 10 % et ceux d’arithmétique de 17 % chez les enfants de 6 à 12 ans. Pour les enfants atteints de TDAH (Troubles du Déficit de l’Attention avec ou sans Hyperactivité), une pratique ciblée réduit les troubles de comportement de 34 %.
Ce rôle éducatif central est soutenu au plus haut niveau de l’État. Sarah El Haïry, Haute-commissaire à l’Enfance, qui a récemment organisé des journées nationales sur l’apprentissage par le jeu, promeut activement cette dynamique : « Dans une époque saturée de notifications et d’écrans, les jeux de société nous réapprennent l’attention, l’écoute de l’autre et le plaisir du partage. Ils créent surtout des opportunités de moments partagés entre les générations. Quiconque ne joue pas n’a tout simplement pas encore trouvé le jeu qui lui convient… Le choix est tellement immense ! » Elle préconise une intégration scolaire élargie : « Puisqu’on a mis en place des pauses de lecture à l’école, il vaudrait la peine de réfléchir aussi à un temps pour le jeu. »
« Le jeu est sorti du hobby »
Lors du festival Paris est ludique, ces réflexions ont pris un air complice. « Je joue depuis plus de quarante ans, que ce soit à des jeux d’apéro ou à des campagnes de jeux de rôles qui durent des mois, explique Hervé. J’avais perdu espoir d’attirer certains collègues et amis peu enclins au jeu. Mais aujourd’hui, ce sont eux qui me demandent des initiations et que je leur prête des jeux. Il se passe quelque chose. » Pour Thomas Koegler, « le jeu est sorti du hobby. Il parle à plein de gens très différents. 94 % des gens pensent que jouer est important. Le jeu de société n’est pas une niche, c’est un divertissement culturel riche et vivant. »
Notre rubrique Jeux de société
Que ce soit à Paris est ludique ou au Flip, les festivals ne se contentent pas de présenter les nouveautés de l’année. Ils offrent une vitrine éclatante à un art de vivre retrouvé. Lancer un dé, négocier une ressource ou simplement rire ensemble : le jeu de société prouve qu’il demeure un merveilleux remède à l’isolement contemporain.
