
Des Français font des tests ADN malgré leur interdiction : pourquoi ?
Lors d’un récent salon de la généalogie à Paris, une femme a interpellé les participants sur la manière dont ils avaient réussi à réaliser un test ADN. En effet, en France, contrairement à d’autres pays européens ou aux États-Unis, les tests ADN à des fins récréatives ou généalogiques demeurent inaccessibles au grand public. Pour effectuer une recherche de paternité judiciaire, il est impératif d’obtenir l’autorisation d’un juge, tandis qu’un médecin doit être consulté pour des diagnostics de santé, sous peine d’une amende pouvant atteindre 3 750 euros. La loi bioéthique de 2021 a renforcé cette restriction en interdisant la publicité pour ces tests, malgré des campagnes antérieures diffusées à la télévision.
Avant cette réglementation, certains ont profité de la situation pour commander des tests en ligne. C’est le cas d’Anne*, qui a fait un test pour son père en 2020. Né sous X en 1938, celui-ci avait été abandonné dans une église en Île-de-France. « En vieillissant, mon père, malade, a été travaillé par ses origines », raconte-t-elle. Il espérait retrouver un frère ou même sa mère, mais ses recherches n’ont pas abouti.
Depuis l’entrée en vigueur de la loi, des entreprises comme Ancestry DNA, 23andMe ou MyHeritage ne livrent plus de kits de tests ADN en France. Cependant, des solutions détournées existent. Charles*, un médecin psychiatre, a ainsi déménagé chez son fils à Bruxelles pour recevoir son test. Selon des estimations, entre 1,5 et 2 millions de Français auraient déjà réalisé de tels tests. Chaque année, entre 100 000 et 150 000 kits salivaires sont vendus en France, le prix d’un kit de base étant d’environ 40 euros, mais des frais supplémentaires sont nécessaires pour accéder pleinement aux bases de données.
Greg Wolf, généalogiste et détective ADN, accompagne certains individus dans l’interprétation de résultats parfois complexes. Les motivations des personnes qui le consultent sont variées : recherche de réponses à des rumeurs familiales, traçage de branches familiales disparues, ou quête d’identité pour ceux qui ont un parent inconnu, sont autant de raisons qui les poussent à explorer leur généalogie. « L’ADN, c’est le dernier recours qui permettrait d’en savoir plus », explique-t-il.
Un sondage Ifop pour Geneanet, réalisé en mars, révèle que 22 % des personnes interrogées envisagent de réaliser un test ADN si la législation le permet. Ce phénomène est particulièrement marqué chez les moins de 35 ans. Le Conseil économique, social et environnemental (Cese) a également exprimé la nécessité de dépénaliser ces tests, soulignant que la législation actuelle est dépassée et que ces analyses s’inscrivent dans une quête identitaire profonde.
Lucie*, 66 ans, témoigne de sa propre recherche sur son passé familial, en lien avec l’expulsion de sa famille grecque de Turquie au début du XXe siècle. Elle souhaite en savoir plus sur ses ancêtres et a récemment découvert une correspondance génétique avec une cousine éloignée aux États-Unis. « C’est intellectuellement et historiquement intéressant, mais c’est aussi émouvant », confie-t-elle.
Lucie estime que l’interdiction en France complique sa quête. Elle a effectué deux tests aux États-Unis en 2023 et 2024, participant à un salon mondial de la généalogie à Salt Lake City. Elle plaide pour que des entreprises françaises puissent proposer ces tests, avec des données hébergées en France, afin de garantir la protection des informations personnelles.
Le Cese partage cet avis et appelle à un cadre juridique qui protège les données, soulignant que l’exportation des données ADN vers des marchés extra-européens expose les utilisateurs à des risques. Parallèlement, des parlementaires, comme Philippe Berta (Modem), mettent en garde contre les dangers potentiels de ces tests, notamment la révélation de secrets familiaux et les conséquences émotionnelles qui en découlent.
Charles, le médecin psychiatre, a lui-même fait l’expérience de la quête des origines. Après avoir découvert un cousin germain grâce à un test ADN, il a mis au jour un secret de famille. « J’ai eu la confirmation que le beau-fils d’un de mes oncles était en fait son fils », raconte-t-il, révélant ainsi une situation d’adultère dans sa famille.
Alors que des discussions sur la légalisation des tests génétiques à des fins généalogiques ont eu lieu à l’Assemblée nationale en mai 2025, aucun consensus n’a été atteint. Ce sujet sensible soulève également des questions sur l’anonymat des accouchements sous X et des dons de gamètes. En novembre, le Comité consultatif national d’éthique devrait rendre un avis sur ces enjeux de bioéthique, ouvrant la voie à une éventuelle révision des lois en 2028, incluant potentiellement les tests génétiques.
*Les prénoms ont été modifiés.
