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Angeac-Charente : Ce « site de malade » devient référence mondiale avec milliers de fossiles de dinosaures.

« Ronan, je pense que c’est l’os du crâne ! » À peine trente minutes après notre arrivée sur le site paléontologique d’Angeac-Charente, situé entre Cognac et Angoulême, un des fouilleurs signale une possible nouvelle découverte.

Les mains plongées dans l’argile, dans la zone où les premiers restes d’un camarasaure ont été découverts en 2024, Jean Goedert, 35 ans, alerte le responsable scientifique du site, le paléontologue du Muséum national d’Histoire naturelle, Ronan Allain. Il suspecte qu’il s’agit du crâne de ce dinosaure herbivore pesant plus de 20 tonnes et mesurant 20 mètres de long, qui a vécu au Crétacé, il y a 140 millions d’années.

Des restes de turiasaure au même endroit

« Nous sommes tombés sur cet os ce matin, nous raconte Jean Goedert, lui-même chercheur en paléontologie, lors de cette journée caniculaire de juillet. Il nous a fallu du temps pour bien le détourer et comprendre qu’il s’agit d’un os complet, qui n’est pas cassé. » Ce détail est crucial, car au même endroit ont été découverts les restes fossilisés d’un autre sauropode, un turiasaure. « La question se pose, chaque fois que l’on trouve un os dans cette zone, de savoir à lequel des deux il appartient », explique en souriant Ronan Allain.

« L’étape suivante sera de l’extraire, ajoute Jean Goedert. Pour cela, un travail de préparation est nécessaire : nous allons nettoyer l’argile, sécher le fossile et le consolider jusqu’à ce qu’il soit manipulable, car lorsqu’on lui retire sa gangue d’argile, il devient plus fragile. » Souvent, une enveloppe de plâtre est réalisée autour des fossiles avant leur dégagement.

« Angeac vient combler un vide scientifique »

La découverte des premiers restes de ce camarasaure, il y a deux ans, était « complètement inattendue », s’étonne encore Ronan Allain. « Le camarasaure est un animal qui a vécu au Jurassique [de – 201 à – 145 millions d’années], mais que l’on ne connaissait pas au Crétacé [de – 145 à – 66 millions d’années], souligne le paléontologue. Cette découverte fait évoluer notre compréhension globale sur les dinosaures. »

« Angeac est le seul site au monde, sur cette période charnière du début du Crétacé, où subsistent de grandes interrogations de la part de la communauté scientifique, complète Laurent Crépin, conservateur au musée d’Angoulême. S’il est admis qu’il y a eu un changement de faune entre la fin du Jurassique et le début du Crétacé, ce que l’on a trouvé jusqu’à présent à Angeac montre que beaucoup d’espèces sont similaires à celles de la fin du Jurassique. La crise biologique survenue durant cette période n’a donc peut-être pas été si importante que cela, du moins mérite-t-elle d’être atténuée… Angeac est le premier site au monde à combler un vide scientifique sur cette fenêtre. »

« Près de 60 os par mètre cube »

Depuis 2010, Angeac-Charente s’est révélé comme l’un des sites de fouilles paléontologiques les plus prolifiques au monde, en tout cas pour cette période du début du Crétacé, avec plus de 16 000 fossiles mis au jour. « Nous avons près de 60 os par mètre cube d’argile fouillé, allant de la petite dent d’un millimètre à des fémurs de plus de deux mètres de long, s’enthousiasme Ronan Allain. Et il y a une très grande diversité avec plus de 40 animaux différents, plus de 600 empreintes de pas, des végétaux… On a rarement tous ces types de fossiles au même endroit. C’est un site exceptionnel. »

« Outre nos grands dinosaures herbivores, nous avons d’autres espèces allant de la taille d’un poulet à celle d’un éléphant, que ce soit des stégosaures ou des types de dinosaures à bec de canard, ajoute Laurent Crépin. Toute la diversité des dinosaures connus à cette époque est présente à Angeac. Nous avons aussi toute une gamme d’animaux plus petits : oiseaux, batraciens, reptiles, crocodiles, tortues, poissons… »

Les premiers fossiles ont été découverts en 2008 par les propriétaires d’une carrière de sable. « Cette année-là, ils ont creusé un peu plus bas que d’habitude et sont tombés dans les argiles d’où ils ont remonté deux vertèbres, qui se sont avérées être des vertèbres de turiasaure », explique Laurent Crépin. En 2010, un fémur de 2,40 mètres a été extrait. Les scientifiques ont alors été appelés à la rescousse. « Depuis, une campagne de fouilles se tient chaque année, ce qui nous a permis d’explorer environ 1 200 m² de surface. »

L’ornithomimosaure, la « mascotte » du site

C’est la couche d’argile dans laquelle ils se trouvent qui a permis une conservation remarquable des fossiles. Grâce à leur étude, les scientifiques ont même pu reconstituer l’environnement du lieu il y a 140 millions d’années, qui ressemblait alors à un marais entouré de conifères. « Il y avait des saisons très sèches avec des incendies, puis des saisons humides où le niveau des marécages devenait très haut, détaille Laurent Crépin. Entre les deux, il y avait des moments où certains animaux, notamment les sauropodes, passaient, et certains se faisaient piéger, s’embourbaient. »

Parmi tous ces animaux, les scientifiques ont découvert de nombreux restes d’ornithomimosaure, ou « dinosaure-autruche », qui est devenue la mascotte d’Angeac-Charente. « C’est l’espèce la plus commune parmi tous les dinosaures trouvés à Angeac, avec plus de 4 000 restes et 75 individus comptabilisés », précise Laurent Crépin.

« Encore là pour une vingtaine d’années »

La question qui se pose désormais est de savoir quand cette aventure prendra fin. « Lorsque nous avons démarré les fouilles, j’ai dit que nous en aurions pour quinze à vingt ans, ce qui a amusé tout le monde à l’époque, se remémore Ronan Allain. Cela fait dix-sept ans que nous sommes ici, et je pense qu’il nous reste encore une vingtaine d’années. » C’est le temps qu’il lui reste pour découvrir un animal qu’il n’a pas encore trouvé : un dinosaure carnivore. « Nous avons trouvé plusieurs dents de carnivores, que ces animaux perdaient continuellement tout au long de leur vie, mais pas encore de restes osseux. »

La fenêtre est toutefois réduite : pour des raisons logistiques, la campagne de fouilles ne dure chaque année que trois semaines en juillet. Ce laps de temps est contraint pour permettre au musée d’Angoulême d’absorber tout le « matériel » extrait du site de fouilles. « Environ un millier de fossiles sont extraits chaque année, il nous faut donc le temps de les traiter durant l’année scolaire avec notre réseau de bénévoles », souligne la directrice du musée, Emilie Salaberry.

Autour du préparateur de fossiles Dominique Augier, un dentiste, un médecin, ou encore un professeur à la retraite viennent chaque semaine aider à « trier, dégager les fossiles de leur gangue de plâtre, les nettoyer ou faire les moulages », détaille la directrice. Il faut ensuite « remonter les puzzles ». Une étape cruciale avant que les scientifiques ne puissent analyser ces restes vieux de 140 millions d’années.