France

Affaire Lyhanna : Darmanin accusé par les magistrats de manque de priorités.

Partout en France, les policiers et gendarmes doivent réexaminer en urgence quelque 70.000 plaintes liées à des violences sexuelles, en raison de l’objectif fixé par le ministre de la Justice, Gérald Darmanin. À Bobigny, la section des mineurs au parquet ne compte que douze magistrats pour une population de 1,7 million d’habitants, dont 28 % de mineurs, ce qui correspond à un ratio d’un seul magistrat pour 39.666 mineurs.


Partout en France, les policiers et gendarmes examinent à nouveau des dossiers gardés au placard. L’objectif, fixé par le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, est considérable : réévaluer de manière urgente environ 70.000 plaintes concernant des violences sexuelles. Cette initiative fait suite à l’indignation provoquée par le meurtre de la petite Lyhanna, dans le Gers, alors que le principal suspect, Jérôme B., faisait l’objet d’une plainte pour viol sur mineure restée sans suite pendant neuf mois. Dans un télégramme envoyé lundi aux responsables des forces de l’ordre, le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, exhorte ses équipes à « s’assurer qu’il n’y a pas d’autres dossiers similaires » dans les « portefeuilles des unités ».

À Paris et ailleurs, cette directive plonge les forces de l’ordre dans une situation de forte tension opérationnelle. « Même si une affaire est en cours, il faut prioriser les dossiers, en mettre certains de côté, annuler des convocations en cours », explique à *20 Minutes* Reda Belhaj, porte-parole du syndicat de police Un1té en Île-de-France. Gérer cette surcharge de dossiers sans renforts devient un véritable dilemme pour les brigades locales de protection de la famille (BLPF), déjà très sollicitées. « Nous avons des affaires où des femmes sont en danger, que faisons-nous alors ? Traiter les dossiers sur mineurs qui nous sont signalés depuis plusieurs semaines tout en négligeant la santé de ces femmes ? Les policiers doivent porter cette responsabilité », se désole le représentant syndical.

À la Place Vendôme, on affirme pourtant ne pas avoir attendu l’affaire Lyhanna pour donner la priorité aux cas de violences sexuelles sur mineurs. L’entourage de Gérald Darmanin précise que le garde des Sceaux a déjà publié deux circulaires importantes sur ce sujet. La première, datée du 13 octobre 2025, établissait une « organisation juridictionnelle centrée sur la victime ». La seconde, diffusée le 23 mai 2026, qualifiait le traitement des violences sexuelles sur mineurs d’« urgence absolue » et exigeait une mise en œuvre immédiate des protocoles.

Cependant, sur le terrain, les magistrats se retrouvent submergés par des « priorités ». « Le ministre pense qu’en affirmant que tout est prioritaire, il se protège au cas où quelque chose viendrait à se produire. C’est pratique », constate Aurélien Martini, procureur adjoint à Meaux et secrétaire général adjoint de l’Union syndicale des magistrats (USM). Habitat indigne, violences faites aux animaux… « Pour les magistrats, tout est prioritaire. Il n’y a pas de hiérarchisation. Quand Gérald Darmanin dit que c’était sa priorité, oui, comme toutes les autres. Tout est prioritaire, donc rien ne l’est. Et c’est une véritable difficulté. »

Cette multiplication des textes réglementaires est d’ailleurs au cœur des revendications des magistrats. En réponse aux déclarations de Gérald Darmanin visant directement la procureure d’Auch, Clémence Meyer, le tribunal judiciaire de Bobigny a voté une motion le 8 juin 2026, que *20 Minutes* a pu consulter. Ce texte rappelle notamment que le ministère a publié 64 circulaires et dépêches en 2025 et déjà 53 en 2026, « faisant de chaque actualité une nouvelle priorité de politique pénale, sans attribuer aux juridictions les moyens pour les mettre en œuvre ».

À Bobigny, la section des mineurs au parquet ne compte que douze magistrats pour une population de 1,7 million d’habitants, dont 28 % de mineurs. Cela représente un ratio préoccupant d’un magistrat pour 39.666 mineurs. « De plus, le service n’est pas toujours au complet et a connu un poste vacant pendant deux ans sur les trois dernières années », souligne la motion. La situation est tout aussi critique dans les cabinets d’instruction de la juridiction, où le nombre moyen de dossiers s’élève à 116, alors que le groupe de travail national sur la charge des juges fixe le seuil d’alarme technique à 72.

Dans les commissariats de la petite couronne, le manque d’effectifs est flagrant. La motion des magistrats de Bobigny souligne que dans certains services de Seine-Saint-Denis, comme à Livry-Gargan ou à La Courneuve, il n’y a parfois « qu’un ou deux enquêteurs dédiés aux enquêtes concernant les mineurs victimes ». Un sous-dimensionnement confirmé par Reda Belhaj, d’Un1té : « Selon les commissariats, dans les BLPF, il arrive parfois qu’un collègue soit seul, parfois il y en a deux ou trois. Il faudrait le double voire le triple d’effectifs. »

Affichée de longue date, la véritable priorité de Gérald Darmanin a toujours été la lutte contre le trafic de stupéfiants. Lorsqu’il occupait la fonction de ministre de l’Intérieur, il avait désigné ce combat comme la « mère de toutes les batailles » et lancé des opérations « places nettes ». Un choix politique qui a considérablement mobilisé les effectifs, contraints de délaisser d’autres affaires. « À l’époque, j’étais chef d’une section des mineurs au parquet, se remémore Aurélien Martini. Le chef de groupe m’avait appelé pour me dire qu’il perdait deux enquêteurs avec lesquels je travaillais qui partaient pour les stups. »

À présent à la tête du ministère de la Justice, Gérald Darmanin ne dissimule pas ses ambitions en vue de l’élection présidentielle de 2027. Dans cette stratégie de communication, les indicateurs chiffrés et immédiats des saisies de drogue sont bien plus attrayants sur le plan politique que les enquêtes pour crimes sexuels, par nature plus lentes et discrètes. « Pour un chef de service, police ou gendarmerie, réaliser une saisie de stupéfiants, avec de l’argent et des armes, représente un dossier prestigieux. Démanteler un trafic est plus valorisant », se désole le secrétaire général adjoint de l’USM. « Tandis qu’élucider un viol ne donne pas lieu à des photos ou à des gros titres dans les médias. En termes de visibilité, ce n’est pas comparable. C’est cela qu’il faut également changer. »