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À Barcelone, la communauté juive ne cesse de s’inquiéter de l’antisémitisme et du lien avec Israël.

Depuis plusieurs années, Rafaël ne porte plus son couvre-chef dans la rue. Environ 13.000 personnes, pour une population totale de 50 millions d’habitants, contre 440.000 juifs de notre côté des Pyrénées pour 70 millions de Français.

De notre envoyé spécial à Barcelone,

Les nuages gris qui assombrissent le ciel catalan mi-mai sont une source de désespoir pour de nombreux Barcelonais désireux de soleil et de plage. Cependant, Rafaël* y voit presque un signe divin : « On a toujours quelque chose au-dessus de nous », déclare-t-il avec amertume. Traditionnellement, sa kippa symbolisait cette idée essentielle pour les Juifs : garder à l’esprit que Dieu est toujours au-dessus. Mais depuis plusieurs années, Rafaël ne porte plus ce couvre-chef dans la rue. Les nuages feront donc office de substitut. « Il vaut mieux être un mauvais croyant qu’un croyant tabassé. »

Depuis toujours, mais surtout depuis le 7 octobre 2023, « il ne fait pas bon d’être juif ici », souffle cet homme d’une quarantaine d’années. L’Observatoire de la Federación de Comunidades Judías de España (FCJE) a enregistré une explosion des incidents antisémites.

Une explosion des incidents après le 7 octobre 2023

Le nombre d’incidents est passé de 37 en 2022 à 60 en 2023, avec une hausse marquée après le 7 octobre puis 193 en 2024 (+ 221 % par rapport à 2023) et 207 en 2025. La ville, qui abrite l’une des plus grandes communautés juives d’Espagne, n’est pas épargnée. « Les positions de l’extrême gauche ont contribué à faire de cette ville l’une de celles où l’antisémitisme est le plus élevé en Espagne », déplore Maria Royo, directrice de la communication à la FCJE. Début 2026, une carte interactive, Barcelonaz, répertoriait plus de 150 établissements juifs, dont des restaurants casher et des écoles. Quelques jours plus tard, le cimetière juif de Les Corts était profané, avec 20 tombes endommagées.

Un épicier répertorié sur cette carte envisage sérieusement de quitter la ville de Gaudi. Il confie à 20 Minutes : « On a fermé la boutique pendant des jours après la publication, par peur d’agressions ou de vandalismes. Faire des listes de juifs, après tout ce que l’Europe a vécu… Le plus triste, ce n’est même pas qu’ils veuillent nous faire partir, c’est qu’ils ne sont pas loin de réussir. »

Depuis 1492 et le décret de l’Alhambra qui a conduit à l’expulsion de centaines de milliers de Juifs, « nous avons de toute manière quasiment disparu d’Espagne », dit-il en observant un énième tag représentant une étoile jaune barrée dans l’ancien quartier juif médiéval. Rapporté à sa population, le pays compte l’une des plus faibles communautés juives d’Europe occidentale, avec environ 13 000 personnes pour 50 millions d’habitants, contre 440 000 juifs en France pour 70 millions d’habitants. Maria Royo souligne qu’il existe un « curieux phénomène » en Espagne : « Les stéréotypes et les préjugés anti-juifs persistent alors qu’il n’y a quasiment plus de présence juive depuis cinq siècles. La plupart des Espagnols ne connaissent personnellement aucun Juif. »

En Espagne, l’antisémitisme sans juif

Alejandro Baer, sociologue espagnol, a longuement analysé ce paradoxe. Il évoque un phénomène qu’il appelle le « préjugé sans objet » et « antisemitismo sin judíos » (l’antisémitisme sans juifs). Selon lui, l’absence de Juifs crée un vide propice aux fantasmes, stéréotypes et projections antisémites : le « Juif » devient une figure abstraite, un symbole de tout ce qui est détesté – capitalisme, complots, modernité – sans qu’il y ait une communauté visible pour contrecarrer ou humaniser ces images.

« Plus nous sommes peu nombreux, plus nous avons peur de nous montrer. Vous ne verrez pas de kippa à Barcelone », jure Rafaël, même dans le quartier juif de la ville, désormais recouvert de graffitis pro-palestiniens, d’insultes au « zionism » et d’appels à la destruction d’Israël.

Le conflit à Gaza est omniprésent dans la société espagnole. Reconnaissance de l’État palestinien, boycott de l’Eurovision, refus de vendre des armes à Israël… Le gouvernement socialiste de Pedro Sanchez est l’un des plus critiques en Europe envers l’État hébreu. Le soutien à la Palestine est devenu une cause nationale, « qui résonne encore plus en Catalogne, région elle-même persécutée par une dictature sanguinaire dans le passé », fait remarquer Jordi*, étudiant, qui voit en Rafah un « Guernica » moderne. « On se sent proche des Palestiniens, surtout avec des arrière-grands-parents qui ont été persécutés, enfermés ou tués par le franquisme. »

« Beaucoup associent juif à génocide »

Malgré son soutien « très clair à la Palestine », il est de plus en plus troublé par les remarques de ses camarades d’étude et de soirée : « Les critiques légitimes envers Israël se transforment de plus en plus en haine généralisée et en commentaires déplacés. J’entends des propos, sous couvert d’humour, de plus en plus fréquents en public, faisant référence à la radinerie, aux ongles crochus, au long nez… Cela n’a pas grand-chose à voir avec Israël. Il y a quelque chose de malsain là-dedans », reconnaît-il. En novembre 2024, son université a accueilli des « Journées anti-Israël », un événement critiqué par de nombreuses associations juives pour avoir franchi la ligne entre critique politique et antisémitisme.

Lorsque son père lui a rendu visite, Emmett* lui a demandé d’enlever sa kippa, « pour son propre confort. Moi-même, j’essaie de ne pas dire que je suis juif. » Malheureusement, son prénom dévoile parfois son identité, déclenchant alors un phénomène désastreux : « En Espagne, beaucoup associent directement  »juif » à  »Israélien », puis à  »Israël est un État génocidaire et apartheid ». En fin de compte, ça s’appelle être juif associé au génocide. Sur n’importe quel sujet, vous pouvez être interpellé et devoir justifier vos opinions sur la Palestine ou Israël sous prétexte d’un nom à consonance juive. »

Des groupes Whatsapp mais un Internet piégeux

Pour se protéger et recenser les nombreux incidents, Emmett a créé un groupe WhatsApp pour la communauté juive, une initiative de plus en plus courante dans le pays face à la montée de l’antisémitisme. Toutefois, certains internautes juifs mettent en garde : des faux groupes pour la communauté existent également, gérés par des antisémites qui y diffusent des insultes ou mettent en place des pièges. « J’ai sérieusement envisagé de partir, pas seulement pour cette raison, mais l’antisémitisme et la haine obsessionnelle envers Israël constituent un facteur majeur », avoue Emmett.

Lylah*, installée à Barcelone depuis seulement deux ans, ne prévoit pas de déménager à nouveau, surtout avec la scolarisation de ses enfants. Partir pour aller où de toute façon ? « Pour être honnête, on nous disait de ne pas parler en hébreu à Paris, bien plus qu’ici. À Barcelone, tous les Juifs ont une protection policière… mais c’est comme ça partout dans le monde. Enfant, j’en avais déjà une aux États-Unis. » Malgré son refus de quitter la ville, elle admet : « Je ne vois pas d’avenir pour mon mari et moi ici, malheureusement. »

Lamine Yamal et l’agitation de trop

Bien qu’elle ne déplore aucun incident physique, Lylah note que les graffitis haineux ou moqueurs envers Israël « sont beaucoup plus présents à Barcelone que dans la majorité des autres villes ». Internet demeure aussi un espace de haine. « Des gens viennent sur mon profil – privé ! – pour m’insulter et déverser des propos antisémites. »

Capture d'écran sur le profil Facebook de Lylah.
Capture d’écran sur le profil Facebook de Lylah. - Facebook/Capture d’écran

Un dernier événement a fait polémique, lorsque Lamine Yamal a agité un drapeau palestinien durant les célébrations du titre du FC Barcelone. Cette attitude a suscité des débats au sein même du club, son entraîneur lui reprochant une célébration « n’ayant rien à voir avec le football ». Pour Emmett :

« Il y a beaucoup de Palestiniens qui souffrent à Gaza, l’empathie est importante, et il y a des voix empathiques partout dans le monde, y compris parmi les Israéliens. Mais je sais ce que le drapeau palestinien représente vraiment pour la gauche espagnole, et ce n’est pas une préoccupation pragmatique pour les Palestiniens ni une volonté de paix et de normalisation. Pour eux, c’est un symbole anti-Israël. »

Rafaël partage cet avis : « Bien sûr qu’on peut défendre la Palestine et les habitants de Gaza. Mais pourquoi alimenter davantage un débat qui fait tant de mal aux Juifs espagnols ? C’est l’agitation de trop pour de nombreux Juifs catalans. Si même le football ne parvient plus à nous laisser tranquilles… ». Comme d’autres, il envisage un départ éventuel. « L’Espagne réalisera enfin ce qu’elle rêve depuis un millénaire : vivre sans aucun Juif. »

*Les prénoms ont été modifiés.