France

338 mots de moins par jour en quinze ans : la baisse des échanges quotidiens

D’après une étude menée aux Etats-Unis, le nombre de mots que nous prononçons chaque jour est passé d’environ 16.000 en 2005 à 12.700 en 2019, soit une baisse de 338 mots par jour. Le linguiste Bernard Cerquiglini a déclaré que « l’étude de Pfeifer et de Mehl se penche sur la parole, pas sur la langue. Oui, les gens parlent moins, mais ils écrivent de plus en plus. »


«Tu parles trop, tu parles trop, tuuuuuu parles trop», chantait La Rue Ketanou il y a déjà vingt-cinq ans. Ce constat établi par le groupe de chanson française semble de moins en moins pertinent. En effet, une étude réalisée aux États-Unis indique que nous parlons de moins en moins. Selon les recherches des scientifiques américains Valeria Pfeifer et Matthias Mehl, le nombre de mots que nous prononçons chaque jour a chuté. Environ 16.000 mots en 2005, nous sommes désormais tombés à 12.700 mots en 2019, représentant une réduction de 338 mots par jour, soit 120.000 mots de moins par an, selon Matthias Mehl, qui a partagé cette information avec son université. Il est important de noter que cette étude se concentre sur le nombre de mots prononcés et non sur la richesse du vocabulaire.

Pour arriver à cette conclusion, la chercheuse en linguistique de l’université du Missouri et le professeur de psychologie de l’université d’Arizona ont rassemblé une vingtaine d’études menées aux États-Unis auprès de 2.200 personnes. Leur objectif initial était d’explorer les différences entre hommes et femmes. Bien que les femmes, réputées pour être plus bavardes, utilisent effectivement davantage de mots que les hommes au quotidien, cela ne s’applique qu’à l’âge adulte. À travers l’analyse d’enregistrements de milliers d’heures de conversations, les deux chercheurs ont découvert une autre tendance : au fil du temps, nos échanges se sont abrégés. Cette diminution est particulièrement marquée chez les jeunes générations, où le nombre de mots prononcés connaît une forte baisse.

Mais alors, de qui ou de quoi est-ce la faute ? L’étude publiée dans *Perspectives on Psychological Science* ne le précise pas. Cependant, ses auteurs ont des idées sur les causes possibles de cette réduction de la parole aux États-Unis. Il est probable que l’omniprésence des écrans, des téléphones et des réseaux sociaux joue un rôle crucial. En écrivant plus, nous parlons moins. Ce constat semble préoccupant pour le chercheur américain. « Les mots prononcés à l’oral véhiculent quelque chose que les mots écrits n’ont souvent pas : la présence, le ton, la spontanéité d’un véritable échange », note-t-il.

Concernant ces 338 mots perdus, Mehl explique qu’ils se retrouvent « disséminés dans de petits moments de la journée », comme les conversations à la caisse ou les salutations avec les voisins. « Ces moments s’accumulent, et leur absence se fait sentir », met en garde Matthias Mehl.

Alors que la santé mentale des populations semble se détériorer, laissant place à la solitude et à l’isolement, ce constat pourrait inquiéter. Risquons-nous de perdre notre précieuse langue française à long terme ? Le linguiste Bernard Cerquiglini ne partage pas cette inquiétude. « L’étude de Pfeifer et Mehl se concentre sur la parole, pas sur la langue. Oui, les gens parlent moins, mais ils écrivent de plus en plus. Nous n’avons jamais autant écrit en français ! Nous ne perdons pas un usage. »

Le linguiste, qui conseille les éditions Larousse, souligne que 150 nouveaux mots ont été ajoutés dans la dernière édition du dictionnaire. « Nous aurions pu en inclure 1.000 autres. Une jeune génération continue d’inventer des mots et des expressions. Certaines naissent, d’autres disparaissent. Le français et les autres langues sont vivants. Elles répondent à nos besoins », estime Bernard Cerquiglini.

Avec des données qui s’arrêtent en 2019, il est impossible de mesurer pour l’instant l’impact de la pandémie de Covid-19 sur nos conversations. Comment la situation a-t-elle évolué depuis ? « La pandémie a accéléré de nombreux facteurs qui accentuaient la distanciation sociale. Si nous étions à environ 12.700 mots par jour début 2019, je ne miserais pas sur une amélioration par la suite », conclut Matthias Mehl. Et si la parole retrouvée pouvait finalement nous sauver ?