
« Une assiette à pizza se fracasse sur ma tête : enquête sur les violences en cuisine »
Les récits d’anciens stagiaires dans le secteur de la restauration mettent en lumière une réalité alarmante : la pression exercée dans certains établissements va bien au-delà des exigences professionnelles.
Safia, qui a effectué un stage dans un restaurant de Bruxelles il y a plus d’un an, témoigne d’une expérience marquée par le harcèlement sexuel de son supérieur. Elle se souvient : « Au départ, tout se passait bien, puis des commentaires déplacés ont commencé. Un jour, devant moi, il a dit à mon sous-chef : ‘tu te rends compte, maintenant on peut baiser des 2004’. C’était très malaisant. »
La situation a rapidement dégénéré. « C’étaient des remarques sur mon physique, des commentaires intrusifs sur ma vie personnelle. Avec le temps, cela a empiré. Il m’humiliait publiquement, me faisait asseoir sur une chaise pour m’engueuler devant tout le monde, me disant que ce que je faisais était de la merde », raconte-t-elle.
Les abus ne s’arrêtaient pas là. Le chef la conduisait dans la chambre froide pour l’insulter, un moment qu’elle préfère oublier, tant il était traumatisant : « Je me souviens juste d’avoir pleuré et répété ‘je suis désolée’. » Ces événements ont eu des conséquences durables sur sa santé mentale : « J’ai dû prendre des antidépresseurs pour gérer mes crises d’angoisse. Pendant deux mois, même voir un couteau me faisait paniquer. Ce qui était une passion est devenu un cauchemar. » Safia envisage désormais de se réorienter vers des études de communication.
Élise, cheffe de salle dans un restaurant à Namur, partage également son expérience d’un environnement de travail toxique. Dans un précédent emploi, elle a été confrontée à des remarques dévalorisantes : « On me disait que je n’étais pas compétente. Je travaillais en pleurant, je me suis demandé si j’allais finir par détester mon métier. »
Thomas, un commis dans un restaurant bistronomique, évoque des violences physiques qu’il a subies lors de ses débuts. « Un jour, je ne vais pas assez vite pour envoyer une assiette et je me prends une assiette à pizza sur la tête. À l’époque, je pensais que je méritais cette punition. » Aujourd’hui, il refuse de tolérer de tels comportements : « Je ne laisse personne rabaisser quelqu’un. »
Ces témoignages sont corroborés par une enquête du syndicat CGSLB, qui révèle que 66 % des travailleurs de l’horeca belge ont été victimes de comportements inappropriés au moins une fois par an. Plus de la moitié des cas proviennent de supérieurs. Les violences verbales et psychologiques sont les plus fréquentes, mais des agressions physiques et sexuelles sont également signalées. De plus, 70 % des répondants ont été témoins de telles situations.
Emmanuel Didion, vice-président de la Fédération HoReCa Wallonie, tempère ces chiffres, soulignant qu’ils doivent être analysés avec sérieux : « Le secteur est plus exposé à des horaires atypiques et une forte intensité opérationnelle. »
Face à cette réalité, certaines écoles hôtelières prennent des mesures. À Namur, des établissements peuvent être retirés des listes proposées aux étudiants si des comportements inappropriés sont signalés. Cependant, des cas problématiques persistent, même dans des restaurants étoilés. Une étudiante a rapporté des gestes inappropriés et des questions intrusives lors de son stage.
Pour contrer ces dérives, des chefs comme Paul Knott s’efforcent de créer un environnement de travail sain. Il souligne l’importance de l’écoute et de la prévention : « Il faut canaliser le stress et apaiser l’atmosphère. Plutôt que de rabaisser, il est préférable de montrer comment faire. »
Au niveau sectoriel, des propositions émergent, telles que le renforcement des obligations de bien-être au travail et une meilleure formation des maîtres de stage. Didion appelle à valoriser les bonnes pratiques et à référencer les établissements qui respectent ces normes.
Malgré ces avancées, la parole des victimes reste souvent étouffée. Beaucoup hésitent à dénoncer les abus de peur de ne pas être prises au sérieux. Safia souligne : « Les victimes vivent une réalité difficile et doivent être reconnues. »
En France, des associations soutiennent les victimes de violences en cuisine, mais en Belgique, ce type de soutien fait défaut. Safia constate : « Nous n’avons pas de chefs qui en parlent ouvertement. »
Ces récits, soutenus par des données inquiétantes, montrent que la pression et les abus sont encore banalisés dans le secteur de la restauration. Le défi consiste désormais à transformer cette culture pour garantir des environnements de travail respectueux et sains.
