
« Un jour, une carte » : lac Ontario… Comment les géants de la tech influencent notre perception mondiale
Qui façonne la perception géographique actuelle ? Si l’on pense immédiatement aux géographes ou aux États, la réalité semble plus complexe. Un exemple frappant se trouve autour des Grands Lacs en Amérique du Nord, notamment le lac Ontario. Ce plan d’eau, partagé entre les États-Unis et le Canada, est récemment devenu le centre d’une controverse liée à la guerre commerciale entre ces deux nations. En effet, Donald Trump a pris la décision, par décret, de renommer le lac Ontario en « lac d’Amérique », une initiative qui a provoqué une vive réaction au Canada, où cette mesure a été qualifiée d’ »absurde ». En réponse, le Premier ministre de l’Ontario a fait ériger un panneau sur les rives du lac proclamant : « Lac Ontario. Aujourd’hui et pour toujours ».
La réaction de Google Maps face à cette situation est tout aussi révélatrice. Le géant technologique a choisi de ne pas rester en retrait et a modifié ses cartes en conséquence. Ainsi, pour les utilisateurs américains, le lac apparaît désormais sous le nom de « Lac d’Amérique », tandis que les Canadiens continuent de voir « Lac Ontario ». À l’échelle mondiale, les deux appellations sont affichées.
Cette situation soulève des questions sur le pouvoir de la cartographie moderne. Pendant des décennies, la création de cartes était principalement l’apanage des États et des institutions publiques, comme l’Institut géographique national en Belgique ou les éditeurs privés, tels que Michelin, dont les cartes étaient souvent difficiles à manipuler. Aujourd’hui, la référence cartographique est accessible via nos smartphones, avec près de deux milliards d’utilisateurs de Google Maps chaque mois. Ce quasi-monopole est souvent perçu comme objectif, mais il est crucial de rappeler qu’une carte est le résultat de choix subjectifs.
Sur le plan juridique, le changement de nom du lac n’a aucune portée légale internationale. Google ne peut pas modifier les frontières ou les noms des territoires, mais il a la capacité de déterminer ce que les utilisateurs voient sur leurs écrans. Par exemple, en Russie, Google Maps désigne la Crimée comme russe, tandis qu’en Ukraine et ailleurs, elle est indiquée comme un territoire contesté. Une logique similaire s’applique au Golfe du Mexique, qui est dénommé « Golfe d’Amérique » sur les appareils américains, une décision qui reflète l’adaptabilité de Google face aux sensibilités politiques.
Apple adopte une approche similaire avec sa plateforme Apple Plans, où les noms des territoires peuvent varier selon le pays d’achat de l’appareil. Ce phénomène met en lumière le fait que ces entreprises technologiques ne sont pas simplement des services publics, mais des entités commerciales opérant dans un marché lucratif. En effet, les utilisateurs ne cherchent pas seulement des itinéraires, mais également des restaurants, des hôtels et des magasins. La visibilité sur ces plateformes est cruciale pour les entreprises, et celles qui paient pour être mises en avant apparaissent en premier lors des recherches.
Derrière cette géopolitique à la carte se cache un véritable marché. Les États, qui ont longtemps contrôlé la représentation de leur territoire, voient leur pouvoir partiellement transféré aux géants de la technologie. Bien qu’ils ne possèdent pas le sol, ces entreprises détiennent l’interface par laquelle nous percevons le monde, et elles ont la capacité d’influencer notre vision de celui-ci.
