Simulateur de vieillissement : « Je ne verrai plus les personnes âgées de la même façon »
À la maison de repos Nos Tayons, à Nivelles, des soignants expérimentent les difficultés rencontrées par les personnes âgées à travers une formation avec simulateurs de vieillissement. Près de 90 sessions de ce type ont déjà été organisées par l’organisme Temis dans des maisons de repos, CPAS, services d’aide à domicile ou institutions de soins en Belgique francophone.
Boutonner une chemise. Verser un verre d’eau. Mettre une paire de chaussettes. Ces gestes simples, presque automatiques, deviennent soudainement complexes à la maison de repos *Nos Tayons*, à Nivelles. Ce matin-là, une dizaine de soignants endossent des lunettes floutant leur vision, des gants provoquant des tremblements, des poids limitant leurs mouvements, et des casques diminuant leur audition. Pendant quelques heures, ils vont expérimenter les difficultés quotidiennes rencontrées par les personnes âgées.
*“Aujourd’hui, on propose une formation sur le simulateur de vieillissement. On va mettre une équipe de soignants physiquement dans la peau des résidents pour qu’ils ressentent ce qu’ils vivent au quotidien,”* explique Sophie Castro, fondatrice de Temis, l’organisme dispensant la formation.
> Voir, manger, déglutir ou entendre : les actions les plus simples de la vie quotidienne deviennent difficiles.
Depuis plusieurs années, cet organisme organise ce type de formation dans toute la Belgique francophone. Près de 90 sessions ont déjà eu lieu dans des maisons de repos, des CPAS, des services d’aide à domicile et des institutions de soins.
Sur une table, les exercices se succèdent. Ouvrir une bouteille, servir de l’eau dans un verre, enfiler des chaussures ou fermer les boutons d’un chemisier : rien d’extraordinaire en soi. Et pourtant… *“Voir, manger, déglutir ou entendre : les choses les plus simples de la vie quotidienne deviennent compliquées,”* constate Sophie Castro. *“Ce sont des actions que nous effectuons sans réfléchir. Pour nous, elles sont naturelles. Pour eux, elles ne le sont plus forcément.”*
À quelques mètres de là, Marc Andreini guide les participants à travers différents ateliers. Ancien kinésithérapeute passé par les soins palliatifs, il est aujourd’hui formateur pour Temis. Pour lui, l’essentiel de cette démarche réside dans l’expérience vécue. *“Ce n’est que là qu’on apprend,”* affirme-t-il. *“Le vivre dans sa chair, dans ses os, dans son esprit. C’est à ce moment-là qu’on peut se poser la question : comment est-ce que je fais avec les personnes qui sont dans ce cas-là ?”*
À travers les simulateurs, les participants découvrent les tremblements liés à certaines pathologies, la perte de force musculaire, les difficultés de déplacement, ainsi que les troubles de la vue et de l’audition. *“On nous dit qu’une personne est sourde ou qu’elle voit mal. Mais qu’est-ce que cela signifie réellement ?”* interroge Marc Andreini. *“Quand on met les équipements, on comprend enfin ce que cela représente concrètement.”*
Cette prise de conscience se traduit souvent par un changement de perspective. *“Les gens se disent : ‘Ah oui, d’accord’. Ils réalisent que la personne en face d’eux ne pourra peut-être pas faire ce qu’on lui demande, ou pas à la vitesse à laquelle on le souhaiterait. Alors ils adaptent leur manière de faire.”*
Parmi les participants figure Eddy, infirmier responsable à la maison de repos Nos Tayons. Comme beaucoup de professionnels du secteur, il accompagne quotidiennement des personnes âgées. Pourtant, cette expérience l’a surpris. *“C’est assez bluffant,”* confie-t-il. *“On ne se rend pas toujours compte de l’impact que peuvent avoir des tremblements sur les mouvements. On essaie de contrôler ce que l’on fait, on force, on se raidit pour réussir malgré tout.”*
Cette réaction lui rappelle celle de nombreux résidents. *“On sait que ce n’est pas facile pour eux. On le voit tous les jours. Mais entre le voir, s’en douter et le vivre, ce sont des choses complètement différentes.”*
Les lunettes simulant différentes pathologies oculaires l’ont particulièrement marqué. *“Quand on les retire, le choc est presque plus fort encore,”* raconte-t-il. *“On se rend compte de la chance qu’on a de voir correctement. Avec certaines lunettes, la vision périphérique disparaît. Les contours deviennent flous. On ne distingue plus les détails.”* L’infirmier poursuit : *“Parfois, on ne reconnaît même plus les personnes qui nous parlent.”*
Au-delà des difficultés physiques, la formation interroge également notre rapport au vieillissement. *“Notre culture montre souvent les personnes âgées comme une charge,”* estime Sophie Castro. *“Aujourd’hui, ce que l’on valorise, c’est la jeunesse, le dynamisme, la performance. Toute la sagesse et l’expérience des aînés passent souvent au second plan.”* Cette réflexion trouve un écho particulier chez les participants.
Les retours sont souvent similaires, quel que soit le lieu de la formation. *“Ils nous disent qu’ils ont une autre vision des choses et que cela va changer leurs pratiques dès le lendemain,”* assure la fondatrice de Temis.
L’objectif ne consiste pas uniquement à comprendre certaines limitations physiques. Il s’agit aussi d’amener les participants à regarder autrement les personnes âgées qu’ils accompagnent au quotidien.
