Belgique

Palantir : « Ne pas proliférer l’idée que la technologie remplace la politique »

L’entreprise Palantir a été fondée au début des années 2000 par Peter Thiel et Alex Karp. Elle offre ses services à la défense et au renseignement américain mais aussi à la police de l’immigration (ICE), à des sociétés commerciales ou à des puissances étrangères comme la France, l’Ukraine ou les Pays-Bas.


L’entreprise Palantir a été fondée au début des années 2000 par Peter Thiel et Alex Karp. L’idée est née de Peter Thiel, co-fondateur de PayPal, qui utilisait déjà des données clients pour détecter des fraudes bancaires. Suite aux attentats du 11 septembre, il envisage d’appliquer ce modèle à la lutte contre le terrorisme. Avec un financement de 2 millions de dollars de la CIA, Palantir se lance dans le décryptage de données. Sa mission est de rendre compréhensibles de vastes ensembles de données et d’en extraire des informations utiles, par exemple pour identifier des cibles militaires, surveiller des profils pour la police ou lutter contre la fraude dans le secteur de la santé. Elle offre ses services à la défense et au renseignement américain, mais également à des agences comme la police de l’immigration (ICE), des entreprises privées et des gouvernements étrangers tels que la France, l’Ukraine ou les Pays-Bas.

Ce qui préoccupe au sujet de Palantir, c’est l’opacité de ses services. Cette entreprise privée gère un grand volume de données sensibles, mais sa méthodologie reste totalement opaque. L’argument de défense qu’elle avance est qu’elle n’est qu’un maillon de la chaîne : ce ne sont pas ses équipes qui collectent et analysent directement les données, mais qu’elle fournit des outils permettant de rendre intelligibles des informations jusque-là invisibles. Selon Olivier Tesquet, un dénominateur commun dans tous ses contrats est « désigner des cibles » : « Que ce soient des personnes indésirables sur le sol américain qu’il faudrait expulser, que ce soient des cibles à éliminer en Iran, que ce soit pour désigner, comme cela a été le cas pendant le Covid, des malades avec des contrats signés notamment au Royaume-Uni. Palantir est une entreprise qui tire profit très directement des crises et dont la fonction est de discriminer, au sens le plus clair du terme, entre amis et ennemis. »

Les logiciels de Palantir servent, par exemple, à indiquer aux forces de l’ordre vers quels suspects se tourner en calculant les probabilités que ces personnes commettent un crime. Ce programme est utilisé par l’ICE pour traquer et expulser des familles migrantes. « Des agents de l’ICE expliquent qu’ils ont dans leur véhicule un écran affichant des cartes de chaleur indiquant des cibles identifiées grâce aux logiciels de Palantir. On constate, à la lecture de ces témoignages et en observant les actions de l’ICE, que sans ces logiciels, l’efficacité de leurs opérations serait forcément diminuée », selon Olivier Tesquet.

Derrière les choix effectués par Palantir, se pose la question de qui décide réellement de cibler telle personne plutôt qu’une autre ? Quels sont les critères utilisés par le programme pour faire ces choix ? Qui est responsable en cas d’erreur ? Face à l’opacité des opérations de Palantir, ces questions demeurent sans réponses et soulèvent de vives inquiétudes, notamment parce que cette société privée empiète sur des prérogatives régaliennes de l’État, et ce, à une échelle mondiale.

Si Palantir suscite des craintes, c’est aussi en raison du profil de l’un de ses co-fondateurs : Peter Thiel. Ce milliardaire affiche un profond libertarianisme, affirmant que la liberté doit primer sur tout, y compris sur la démocratie. Il rejette le suffrage universel et considère les gouvernements comme des freins au développement technologique. Son ambition est de saper l’autorité étatique, car il rêve d’un monde dirigé par des entrepreneurs de la tech. Ce paradoxe est d’autant plus notable qu’il est alimenté par un financement provenant de la CIA, tout en dépendant des contrats publics pour la survie de son entreprise.

Peter Thiel est également proche de J.D. Vance, dont il a largement soutenu les campagnes, et a exprimé son soutien à Donald Trump dès 2016. Olivier Tesquet décrit sa stratégie comme une forme « d’administration du basculement » : « L’objectif est de mettre l’État au service de ces entreprises, de corroder les institutions de l’intérieur, sachant que les institutions dans les démocraties libérales sont déjà relativement affaiblies. Et donc, sur ce corps un peu malade, faire proliférer l’idée que la technologie doit remplacer la politique et finalement servir à contourner la démocratie représentative. »

Palantir inquiète par sa présence omniprésente et sa proximité avec l’administration Trump. Cependant, même si une entreprise similaire était créée en Europe, cela ne garantirait pas une plus grande fiabilité. Plus globalement, c’est l’idée qu’une entreprise privée pourrait remplacer l’autorité publique qui doit nous alerter, comme l’indique l’auteur d’Apocalypse nerds : « Il faut se défaire de tout un imaginaire technique, selon lequel l’entreprise, en l’occurrence, deviendrait le lieu du politique, de la décision souveraine. (…) Des entreprises comme Palantir, et ce n’est pas la seule, profitent de la faiblesse des démocraties libérales et des institutions. On constate que les modèles sont en bout de course, que les partis politiques connaissent des niveaux de popularité très faibles, et peinent à convaincre et à inspirer confiance aux citoyens. Dans ces conditions, l’idée que la technologie pourrait sauver cette structure en décomposition semble être un calcul dangereux. Il vaudrait peut-être mieux se retrousser les manches pour essayer de redynamiser la politique. »