Belgique

Le gouvernement wallon a-t-il vraiment « creusé la dette de plus de 820 millions d’euros » ?

Christie Morreale, cheffe de groupe PS au Parlement de Wallonie, a déclaré que le déficit de la Wallonie a été creusé de plus de 820 millions d’euros, ce qui représente 500 € par ménage wallon. Selon la note du MR, le déficit s’élève à 577 millions d’euros, affecté par des recettes non perçues et des décisions d’urgence financières.

Christie Morreale, cheffe de groupe PS au Parlement de Wallonie, a déclaré sur le plateau de « QR le débat » : « Le déficit en deux ans sous ce gouvernement a été aggravé. Ils ont creusé et le déficit, et la dette de la Wallonie de plus de 820 millions d’euros. C’est l’équivalent de 500 € par ménages wallons. […] Et c’est sans compter les plus de 500 millions d’euros d’erreur qu’ils ont faites dans le budget. » Selon elle, le gouvernement wallon a « caché sous le tapis des tas de sous-utilisés ».

Le PS a-t-il raison ?

Les chiffres de la Cour des comptes et de l’Institut des Comptes nationaux

En se fondant sur la dette régionale nette de la Cour des comptes, il apparaît que la dette a augmenté de 5,94 milliards d’euros depuis 2023 (dette nette de 21,956 milliards en 2023, 25,514 milliards en 2024 et 27,890 milliards en 2025).

Selon le PS, « Ce que nous disons, c’est que si le gouvernement n’avait pas aggravé le déficit, on aurait évité 830 millions € d’endettement supplémentaire« . En se fondant sur les données de la Cour des comptes, le PS soustrait les soldes nets à financer des années 2023 (-2,381 milliards €) et 2024 (-2,719 milliards €), puis opère la même soustraction entre le solde net à financer de 2025 (-2,870 milliards €) et celui de 2024. D’où il ressort que « le solde budgétaire net à financer se dégrade de 489 millions € de déficit supplémentaire depuis l’arrivée du gouvernement (338 millions + 151 millions)« , selon le PS.

Pourquoi le parti obtient-il ce montant de 830 millions ? Parce qu’il considère que les 338 millions € de déficit constatés entre 2023 et 2024 sont répercutés dans la dette en 2025, les comptabilisant donc deux fois, une première fois pour 2024 et à nouveau pour 2025.

La note du PS mélange des concepts budgétaires et comptables

Sébastien Thonet, chercheur en finances publiques (UNamur)

Que disent les experts ? « Un budget est simplement une prévision d’une situation, et ne correspond pas à la réalité. Il traduit néanmoins la volonté de trajectoire d’un gouvernement« , explique Sébastien Thonet, chercheur en finances publiques à l’UNamur. « Pour juger des résultats d’un gouvernement, il faut recourir aux données de compte. Le concept de ‘solde net à financer’ est seulement détaillé dans les budgets, il n’apparaît jamais dans les comptes. La précision était nécessaire, étant donné que la note du PS mélange des concepts budgétaires et comptables« .

« Le solde d’une année T n’explique pas totalement la variation de la dette pour l’année T. Certaines opérations de trésorerie ou de produits financiers peuvent entraîner des différences, tout comme l’inclusion de nouvelles unités dans les administrations publiques, par exemple. La variation de la dette peut parfois fortement diverger du solde de financement« , poursuit Sébastien Thonet.

Lui utilise les chiffres de l’Institut des Comptes nationaux, « la source officielle pour les données des comptes des administrations publiques« , précise-t-il. Là, le solde de financement se chiffre à -2,036 milliards € en 2023, -2,016 milliards € en 2024 et -2,853 milliards € en 2025. Ainsi, « si on suppose que la variation de la dette est expliquée à 100% par les soldes de financement, ce qui est une hypothèse forte, alors en conservant le même solde (-2,036M) entre 2023 et 2025, la dette globale en 2025 aurait été réduite de 817M (20-837) par rapport aux chiffres des comptes. On se rapprocherait alors de l’affirmation du PS« , affirme-t-il.

Le MR confirme et justifie les 577 millions de déficit

Une note publiée par le MR valide le déficit de plus de 500 millions d’euros, qui s’élève en réalité à 577 millions. Le parti identifie cinq éléments explicatifs.

Le premier fait état de recettes non perçues. « Au niveau des recettes, plusieurs facteurs expliquent une baisse non prévue de l’ordre de 280 millions €« , indique le parti. En raison d’un accord manqué entre les entités, la Région wallonne n’a pas reçu les 200 millions € du Fonds Kyoto, destinés à améliorer le compte SEC 2025 (le compte qui permet à la Commission européenne de vérifier la conformité des déficits et de la dette avec les règles budgétaires européennes, ndlr).

De plus, les recettes fiscales et l’impôt des personnes physiques (IPP) ont été moins élevées que prévu. « En effet« , confirme Jean-François Husson, professeur de finance et politique publique à l’UCLouvain. « Pour l’IPP, cela résulte notamment de mesures ayant exonéré plusieurs revenus de l’impôt fédéral, tels que les sociétés de management, les flexi-jobs et d’autres défiscalisations diverses« .

Le deuxième point concerne les décisions d’urgence prises en décembre 2025, représentant un montant de 460 millions d’euros, pour l’optimisation des crédits du Plan de relance de la Wallonie (dont 241 millions uniquement) mais également pour le règlement de factures commerciales et le paiement de l’IPP au Fédéral.

Vous savez quelle est la part des factures laissées impayées par le précédent gouvernement dans le cadre de son plan de relance ? En 2025, c’est 1,2 milliard d’euros

François Desquesnes, vice-président du gouvernement wallon (Les Engagés)

– Un troisième élément concerne les factures impayées dont hérite le gouvernement. C’est ce que les représentants des Engagés et du MR affirmaient lors de « QR le débat ». « Vous savez quelle est la part des factures laissées impayées par le précédent gouvernement dans le cadre de son plan de relance ? En 2025, c’est 1,2 milliard d’euros » sur un déficit global de 2,8 milliards d’euros, a déclaré François Desquesnes, vice-président du gouvernement wallon. « Non seulement le gouvernement dont madame Morreale était la vice-présidente a majoré la dette de près de 65% en cinq ans, mais il a également laissé une dette cachée, à savoir des factures non payées qu’il a abandonnées au gouvernement suivant. Quand vous promettez des subsides entre 2022 et 2024, les opérateurs ne réalisent pas tout de suite leurs travaux, ils doivent soumettre des demandes de créance, lancer des projets, et un jour, les factures arrivent. Et c’est le gouvernement suivant qui doit les régler« .

Effectivement, « comme souvent dans les plans de relance, un retard significatif a été observé entre le démarrage des investissements et leur exécution« , observe Sébastien Thonet (UNamur). « Les crédits d’engagement dépassaient largement les liquidations durant cette période pour le plan de relance. Cela signifie mathématiquement que si le gouvernement voulait honorer ses promesses, une partie de la facture a été reportée sur la législature suivante« . Ainsi, selon lui, « il est délicat d’attribuer la responsabilité budgétaire à une majorité pour l’année 2024, étant donné qu’il s’agit d’une année électorale. L’ajustement de 2024 a été voté en décembre 2024. Le nouveau gouvernement n’avait donc pas la possibilité de modifier fondamentalement le solde initialement prévu par le gouvernement précédent« .

Chaque gouvernement continue toujours à payer une partie des factures du prédécesseur en fonction de l’avancement des travaux

Le PS

Du côté du PS, il est confirmé que le Plan de relance n’a pas été entièrement réglé sous la législature précédente. « Bien sûr, et c’est toujours le cas quand on fait des investissements ! Chaque gouvernement continue toujours à régler une partie des factures du prédécesseur en fonction de l’avancement des travaux. Comme l’a dit M. Desquesnes, il faut aussi le temps qu’une entreprise envoie les factures, qui sont prévues selon l’avancement des projets de marchés publics. C’est le fonctionnement de toutes les entités de tous les niveaux de pouvoir« , souligne la gauche.

« Nous aurions pu très bien renvoyer les factures à l’année suivante, mais qu’est-ce qui se serait passé ? Des surcoûts en raison de retards dans les délais de paiement et tout un tas d’autres éléments qui, en fin de compte, auraient coûté beaucoup plus cher à la Wallonie« , complète le ministre wallon du Budget, Adrien Dolimont (MR). D’après le MR, « la trajectoire calculée par le Ministre-Président Elio Di Rupo, même resserrée, est totalement intenable« .

Cependant, « le MR faisait partie du gouvernement lorsque ce plan a été adopté en 2021-2022 et occupait des fonctions centrales concernant le plan de relance, notamment avec Willy Borsus à l’Économie et Adrien Dolimont au Budget« , rappelle Jean-François Husson. « Les mesures ont été discutées avec les partenaires sociaux« .

« Même si la majorité a dû faire face à des reports de factures, notamment au niveau du Plan de relance wallon, elle a manqué de prudence dans la fixation de la somme de sous-utilisations de crédits en dépenses (609 millions €), comme en témoigne le taux d’exécution élevé des dépenses (98,25%)« , ajoute Sébastien Thonet.

C’est en effet le quatrième point du MR.

– Le MR souligne que la surestimation des sous-utilisations est liée à un taux d’utilisation plus important du budget. Pour comprendre, imaginez que l’on emprunte 200.000 € pour l’achat d’une maison tout en prévoyant d’en utiliser seulement 180.000 € pour les travaux. Il reste donc 20.000 € (le sous-utilisé, ndlr) que l’on pourra utiliser à d’autres fins par la suite. « En fin d’année, je me rends compte que les 200.000 € empruntés ont finalement tous été consommés. Cela n’impacte donc pas mon budget global puisque l’argent était de toute manière emprunté. Ma dette n’est pas affectée« , conclut le MR.

Pour notre part, 98,25% du montant emprunté a donc été utilisé en 2025 (taux d’exécution, ndlr), hors provisions comptables. C’est plus que les taux moyens de 2022-2024, qui étaient de 92,96% ou 94,30% en 2024. « Si vous mettez les départements à la diète, il y aura plus de chances qu’ils utilisent la totalité du budget alloué« , réagit le PS. Pourtant, « le gouvernement a maintenu la provision de sous-utilisation sans prendre en compte qu’ils avaient réduit les dépenses« .

– Enfin, le MR évoque des corrections de passage très variables (ajustements en cours de route, ndlr) d’une année à l’autre. « En plus de ces quatre points, un écart de 175 millions € est dû aux corrections de passage, ce qui est beaucoup plus aléatoire. En effet, sur les cinq dernières années, on est passé parfois de corrections négatives de plus de 700 millions € à des corrections positives de près de 250 millions €« .

Pour conclure, selon les chiffres de la Cour des comptes, le calcul du PS aboutit bien à un endettement de 830 millions d’euros de plus que si le besoin de financement était resté au même niveau qu’en 2023, mais cela ne représente pas l’évolution de la dette wallonne globale, qui ne tient pas uniquement compte des soldes budgétaires nets à financer. Le gouvernement actuel admet une dégradation du solde budgétaire de 577 millions d’euros par rapport aux prévisions initiales. « Une partie de la dégradation de la trajectoire wallonne peut effectivement être attribuée au lancement du Plan de relance wallon dont de nombreux dossiers sont arrivés à maturité en 2025« , constate le chercheur de l’UNamur. « Néanmoins, le gouvernement a certainement manqué de prudence en établissant un niveau de sous-utilisations de crédits non adapté, en tenant compte de l’avancement des travaux du Plan de relance wallon« .