Belgique

La philosophe Laurence Devillairs : « Ne pas pardonner m’a aidée »

Pascal Claude déclare : « J’ai subi l’injustice, rien ne m’y prédestinait, rien ne l’explique, rien ne pourra le justifier ». Laurence Devillairs définit l’injustice comme « le mal, le pouvoir que certains se donnent de détruire d’autres personnes, en toute impunité, avec la complicité du silence des autres ».


Pascal Claude : « J’ai subi l’injustice, rien ne m’y prédestinait, rien ne l’explique, rien ne pourra le justifier. » Ce sont les premiers mots de Vengeance, votre nouvel essai. Plus loin, vous ajoutez : « La vengeance n’existe que parce qu’il existe d’abord l’injustice. » Qu’est-ce que l’injustice précisément pour vous ?

Laurence Devillairs : L’injustice, c’est le mal, le pouvoir que certains se donnent de détruire d’autres personnes, en toute impunité, avec la complicité du silence des autres. À cela s’ajoute le mensonge. D’ailleurs, l’injustice est toujours une faute morale, ce que j’appelle le meurtre d’une âme, de ce qui fait qu’une personne est une personne, qu’elle est ce qu’elle est, et à quoi l’on ajoute souvent le mensonge, au nom du bien commun, voire de l’intérêt de la personne. Dans les institutions, c’est un langage que beaucoup de tout-puissants et de tyrans utilisent. Ils vous disent qu’ils vous font du mal pour votre bien, ou pour le bien de tous, de la communauté, des collègues, des autres.

Et ce que vous précisez, c’est que l’injustice est toujours un choix, une décision volontaire…

Oui, parce que je pense qu’il existe des excuses faciles pour la violence en la psychologisant, en disant « oui, mais il avait des raisons », « c’est son caractère, il est autoritaire », ou « elle n’écoute pas », « elle est un peu brutale ». On banalise la violence de l’injustice et on déresponsabilise ceux qui commettent cette violence. Je crois qu’il faut faire tout le contraire. Il faut responsabiliser ceux qui perpétuent l’injustice.

Quel mot utilisez-vous pour parler de la souffrance de la victime de l’injustice ?

Il y a plusieurs mots. Mais je dirais la sidération, parce que cela reste une énigme, et en tant que philosophe, j’ai eu beaucoup de mal à analyser ce point. C’est lorsque pendant très longtemps, la victime ne prend pas la mesure de ce qu’elle subit et de ce qu’on lui fait subir, car elle continue à raisonner, c’est-à-dire à croire aux outils qui sont ceux du temps de paix. Donc on dialogue, on échange, on explique, on ramène aux faits. Mais cela ne fonctionne pas, puisque l’injustice est, de toute façon, un mensonge. C’est la volonté de mentir, de pervertir tous ces outils. Ainsi, on est victime zélée pendant très longtemps, et on est sidéré par l’existence même de ce qu’on est en train de subir. De plus, je dis aussi qu’avec l’injustice, on est marqué comme au fer rouge, car elle brise votre vie à vie. Pour les victimes, le temps qui passe ne passe pas. Et de fait, on éprouve un autre temps, c’est le temps vécu, le temps de la vie, où ce qu’on vous a fait il y a 30 ans est toujours actuel.

C’est parce qu’il y a de l’injustice qu’il y a un désir de vengeance.

Pourquoi y a-t-il de l’injustice ?

C’est inexplicable. Il y a des tentatives d’explication, sinon je vous dirais que la philosophie m’a abandonnée, mais je crois qu’il existe un fait tragique du monde qui réside dans ce constat : il y a de l’injustice. Ce qui me semble important, c’est de dire qu’on ne naît pas vengeur, on le devient à cause de l’injustice. Le désir de vengeance n’est pas un tempérament, ce n’est pas un caractère, ce n’est pas une nature, car cela reviendrait à accuser la victime. Cela minimise la faute du tyran, de l’offenseur. Il est crucial de dire que l’injustice est première et que c’est à cause de l’injustice qu’il y a un désir de vengeance. Je crois vraiment que l’injustice est le tragique de ce monde. Lorsque survient un fait d’injustice, on se rend compte que, en réalité, elle peut exister parce qu’elle est permise, elle est autorisée.

Quand vous avez subi une injustice, qu’elle soit physique ou morale, vous êtes réduit à moins que rien.

Vous ne cessez de parler de désir de vengeance… Que vient faire ce mot de désir ? Pourquoi est-il important ?

Je pense que lorsque l’on aborde la vengeance, et comme moi lorsque j’ai voulu travailler cette question, j’étais accablée par toutes les représentations que l’on peut avoir de la vengeance. La culture, les films, les séries, même la peinture, la musique aussi, ne cessent de s’abreuver à ce thème. Et cela de manière assez violente, spectaculaire, sanglante, meurtrière. Alors, j’ai essayé de montrer que ce n’était pas le cas. La vengeance est avant tout un désir. Quand vous avez subi une injustice, qu’elle soit physique ou morale, vous vous sentez réduit à moins que rien. Nous, les victimes, ressentons une certaine salissure. Nous avons le sentiment qu’il y a quelque chose en nous, comme une tache. Dans cette situation de néantisation totale, lorsque nous éprouvons un désir, c’est déjà une résurrection. Désirer se venger, c’est affirmer « je », car cela signifie que l’on s’autorise à avoir des désirs, donc cela veut dire que l’on compte, que l’on a finalement une dignité. On se réinscrit dans la vie, on reprend le contrôle de son existence. On peut dire, d’une certaine façon, « je suis, j’existe, puisque je veux et je désire ». Cela nous offre un avenir.

Pourtant, on dit que celui qui veut se venger est celui qui ne cesse de rester bloqué dans le passé…

C’est une erreur d’analyse… Lorsque vous commencez à désirer vous venger, à imaginer des scénarios, vous vous libérez de ce présent, qui est une prison lorsque vous êtes victime. La seule chose qui libère de ce passé qui ne passe pas, dans lequel on vous a enfermé, où l’on a fait de vous ce que vous n’auriez jamais dû être, une victime, c’est le désir de vengeance. Quand vous commencez à désirer votre vengeance, vous projetez dans un futur et vous vous autorisez à en avoir un, vous êtes déjà debout.

Et vous recommandez de ne pas passer à l’acte ?

Mon livre n’est pas un « mode d’emploi pour la vengeance ». Ça pourra peut-être décevoir, mais je souligne que passer à l’acte ne sert à rien. Le passage à l’acte, pour moi, c’est se réapproprier sa personne, sa personnalité et le droit d’être soi. Lorsque l’on a été victime, on a été privé de cela. Donc le fait de s’octroyer cette liberté, cette autorisation donnée à ses désirs, à sa colère, à son indignation, au refus de la honte, au refus ferme et définitif de tourner la page et de pardonner, c’est un manifeste. C’est une pulsion de vie. Ainsi, c’est déjà un passage à l’acte. Le passage à l’acte, d’une certaine façon, a déjà lieu quand on s’autorise à dire « ce qu’on m’a fait est impardonnable, irréparable, honte à eux ».

J’ai commencé à aller beaucoup mieux quand j’ai refusé le pardon de manière choisie, réfléchie, ferme et raisonnée. Je sais pourquoi je ne veux pas pardonner.

Pourquoi le pardon n’est-il pas pour vous une bonne option ?

On peut choisir le pardon, mais moi je veux remettre de la liberté là où il y a de l’injonction. L’injonction faite aux victimes de pardonner, et si possible de pardonner rapidement, ne permet pas à la victime d’exprimer qu’elle ne souhaite peut-être pas pardonner. Ainsi, on l’oblige au pardon, ce qui est une perversion du pardon. Le pardon obligatoire n’est plus du pardon. C’est à la victime de décider. Ce que je voudrais proposer aux victimes aussi, c’est de ne pas s’interdire le refus du pardon. Personnellement, je ne veux pas pardonner. C’est un choix. Même si j’en avais la capacité, même si les offenseurs venaient me demander pardon, je le refuserais, car je ne le veux pas. Très souvent, on présente l’incapacité à pardonner comme presque une pathologie. On dirait que c’est clinique. Pour votre santé mentale, il faudrait absolument pardonner. Rien ne le prouve. J’ai commencé à aller beaucoup mieux quand j’ai refusé le pardon de manière choisie, réfléchie, ferme et raisonnée. Je sais pourquoi je ne veux pas pardonner.

La dictature du ressenti, notamment en entreprise, est une dictature parce qu’elle fait taire la victime et toute possibilité de réformer le pouvoir tel qu’il est exercé.

Vous évoquez aussi dans votre livre ce que vous appelez « la dictature du ressenti ». Le ressenti est une notion très répandue, notamment dans le monde de l’entreprise. Pourquoi parlez-vous de dictature ?

Je crois qu’il est important de voir le monde du travail comme soumis à la question du pouvoir et des rapports de force. Cependant, notre vocabulaire tend à euphémiser cette réalité. On parle de « collaborateurs », comme s’il n’y avait pas de situation d’inégalité de pouvoir. On dit de plus en plus « dirigeants », de moins en moins « chefs d’entreprise ». J’utilise des termes de la philosophie politique : dictature, tyran, despote… pour montrer qu’en réalité, là où l’on croit qu’il s’agit seulement de psychologie, de relations interpersonnelles, de caractère ou d’humeur, il s’agit en fait de la loi du plus fort, de la dictature, de rapports de force. La dictature du ressenti, notamment en entreprise, est une dictature parce qu’elle fait taire la victime et surtout cela fait taire toute possibilité de réformer le pouvoir tel qu’il est exercé. Je raconte dans le livre cet épisode où je suis allée voir la DRH (Directrice des Ressources Humaines) pour lui raconter ce que je subissais. Elle a fini par me dire : « Ah oui, mais ça, c’est votre ressenti. » Donc, ça ne compte pas ? En fait, cela signifie qu’il n’y a pas de victime. Vous n’êtes pas victime ou alors vous êtes victime seulement de vous-même puisque c’est votre ressenti qui vous fait éprouver cette souffrance. Il n’y a ni fait, ni victime, ni offenseur bien sûr. On vous dit des choses comme « il faut travailler sur vous », « il faut peut-être apprendre à voir les choses autrement, à les prendre autrement ». Cette psychologisation délétère consiste à gommer tout ce qui a amené cette situation de souffrance. Il n’y a plus aucune dimension politique à l’injustice.

Retrouvez l’intégralité de l’entretien de Laurence Devillairs en podcast, où elle aborde avec Pascal Claude d’autres questions qui lui sont chères : la liberté, le courage, la vérité, l’IA, le temps vécu ou encore la place de la philosophie dans nos existences.