Belgique

Julie et Mélissa : 30 ans après, l’héritage de la surprotection parentale ?

Un été marqué par l’horreur. En 1996, Caroline Lacomble, alors âgée de six ans, se remémore les événements tragiques qui ont secoué la Belgique. L’affaire Dutroux, qui a vu l’enlèvement et le meurtre de deux jeunes filles, Julie et Mélissa, a laissé une empreinte indélébile dans la mémoire collective. Caroline se souvient : « Julie et Mélissa, ce n’était pas juste deux petites filles qu’on ne connaissait pas. On pouvait réellement s’identifier à elles. » Elle évoque le stress ambiant qui a forcé les enfants de son âge à grandir trop vite, perdant ainsi une part de leur insouciance.

La psychose qui a suivi l’affaire a radicalement transformé le quotidien des enfants. Les sorties à vélo, les promenades et même le chemin de l’école sont devenus des activités à risque. Caroline raconte comment ses parents, bien qu’ils aient voulu la protéger, ont dû restreindre sa liberté. « Mes parents ne voulaient pas rentrer dans une forme de psychose, mais on sentait en permanence qu’on pouvait être en danger. »

Les répercussions de cette tragédie ne se sont pas limitées à une génération. Marie Antoine, aujourd’hui grand-mère, se remémore également ce jour fatidique du 17 août 1996. À l’époque, elle avait 39 ans et était mère de trois enfants. La découverte des corps de Julie et Mélissa a bouleversé sa perception de la sécurité. « J’ai réalisé que cette liberté que je leur offrais pouvait être dangereuse. » En réponse, elle et d’autres mères du quartier ont décidé d’être plus vigilantes, transformant leur environnement en un espace plus sûr.

Mathilde Kervyn, la fille de Marie, se souvient des restrictions imposées à son enfance. « J’étais la seule fille et l’aînée, et il y avait beaucoup de sentiment d’injustice parce que je n’avais pas du tout les mêmes libertés que mes frères. » Elle souligne les difficultés de communication entre parents et enfants sur ces sujets sensibles. « On voulait vous laisser la liberté, mais que la liberté est en même temps dangereuse. »

Trente ans plus tard, les effets de cette psychose persistent. Stijn Van Peteghem, psychologue attaché à l’ULB, note que la perception du danger a évolué. « La majorité des violences physiques et sexuelles envers les enfants se font le plus souvent par des personnes connues de la famille, voire dans la famille elle-même. » Les chiffres de Child Focus révèlent que, entre 2016 et 2025, seuls quatre enlèvements d’enfants par des inconnus ont été signalés.

La docteure Sophie Maes, pédopsychiatre, renchérit en affirmant que l’affaire Dutroux a permis de mettre en lumière un sujet tabou : les agressions sexuelles sur enfants. « On a commencé à parler de ces agressions, mais il est crucial de rappeler que les prédateurs comme Marc Dutroux sont l’exception, contrairement aux violences intrafamiliales. » Elle insiste sur l’importance de l’éducation à la sexualité, soulignant que les enfants doivent être conscients que leur corps leur appartient.

Aujourd’hui, la menace a pris une nouvelle forme avec l’avènement du numérique. Mathilde Kervyn évoque les dangers d’Internet, un sujet qu’elle aborde régulièrement avec son fils aîné. « J’ai découvert des petites annonces sur des sites de seconde main derrière lesquelles se cachent des pédocriminels. » La pédopsychiatre Maes confirme que l’impact du numérique sur les violences faites aux enfants est désormais bien plus important que l’affaire Dutroux. Elle appelle à sécuriser Internet de la même manière que l’on sécurise les espaces publics.

Ainsi, alors que les souvenirs de l’été 1996 continuent de hanter les esprits, il est essentiel de réfléchir aux leçons tirées de cette tragédie pour protéger les générations futures.