Belgique

Fashion Festival d’Anvers 2026 : retour sur les « Six d’Anvers » des médias 40 ans plus tard

Willy Claes, alors ministre des Affaires Economiques, propose son Plan Textile afin de soutenir l’industrie, donnant naissance à l’Institut du Textile et de la Confection de Belgique (ITCB). En 1986, Geert Burlot, entrepreneur dans le domaine de la mode, convainc les jeunes Anversois de se présenter au « British Designer Show », durant la naissante Fashion Week de Londres.


Nous sommes au début des années 1980, et les futurs membres des Six d’Anvers sortent un à un de l’Académie royale des beaux-arts d’Anvers (RAoFA). À cette époque, la région wallonne traverse une crise, son industrie sidérurgique étant en déclin. En revanche, la région flamande, qui emploie 80 % du secteur textile belge, ressent une pression croissante de la concurrence internationale.

Pour contrer ce déclin, Willy Claes, alors ministre des Affaires Économiques, propose son Plan Textile pour soutenir l’industrie, ce qui conduit à la création de l’Institut du Textile et de la Confection de Belgique (ITCB).

L’objectif est double. D’une part, il s’agit de préserver 100 000 emplois dans un secteur qui en comptait le double une décennie auparavant grâce à d’importantes restructurations. D’autre part, il s’agit de promouvoir la créativité dans le textile belge. Pour cela, l’ITCB organise le concours de la Cannette d’or, une compétition avec un jury international visant à mettre en avant le design textile belge.

 » Ils se sont dit : ‘c’est bien de subventionner l’industrie, mais si elle n’a pas une image créative, ça n’a aucun sens' », explique Franc’ Pairon, fondatrice de La Cambre Mode[s], le département mode de l’École nationale supérieure des arts visuels de La Cambre.

Trois créateurs des futurs Six d’Anvers, Ann Demeulemeester, Dirk Van Saene et Dirk Bikkembergs, remportent respectivement les premières, deuxième et troisième éditions de la Cannette d’or.

En 1986, Geert Burlot, un entrepreneur de la mode proche de Walter Van Beirendonck, convainc les jeunes créateurs d’Anvers de participer au « British Designer Show » durant la première Fashion Week de Londres. Pour économiser, le groupe loue une camionnette pour se rendre dans la capitale britannique.

Sur place, ils sont placés au troisième étage, loin de l’effervescence des étages inférieurs. Inspirés par la présentation minimaliste de créateurs japonais tels que Yohji Yamamoto et Issey Miyake, mais aussi faute de moyens, ils partagent leur espace et présentent ensemble leurs collections. Le premier jour, presque personne ne vient pour les voir. Marina Yee décide donc d’improviser des flyers que le groupe distribue en bas.

Le deuxième jour, Barney’s, un grand magasin new-yorkais, monte les étages et s’intéresse aux Belges au point de passer commande. Après cela, la demande explose.

« J’étais un peu bouleversée en voyant leurs collections, parce que c’était tout à fait le contraire de tout ce qui était à la mode à cette époque-là, » déclare Sonja Noël, fondatrice de Stijl.

Geert Bruloot se remémore : « Vers le milieu de l’après-midi ce jour-là, Barney’s est soudainement arrivé chez nous. […] Une heure plus tard, c’était rempli par la presse et les caméras : ‘D’où venez-vous ? On dirait que vous venez d’une autre planète, on n’avait jamais entendu parler de vous ! C’est vraiment fantastique !’ »

« J’étais un peu bouleversée en voyant leurs collections, parce que c’était tout à fait le contraire de tout ce qui était à la mode à cette époque-là », se remémore Sonja Noël, témoin de l’arrivée des Belges à Londres.

Didier Vervaeren, styliste et professeur à La Cambre, explique que « la mode à l’époque en Belgique, c’était Paris, Jean Paul Gaultier, Claude Montana. C’étaient les Italiens, Versace. Donc c’était une mode très glamour, colorée. » Sonja Noël ajoute que « le milieu des années 1980, c’était les épaules très larges, bien définies, très chics. »

Pour les médias anglophones, les noms de ces créateurs flamands sont difficiles à retenir et à prononcer. Marina Yee, Dries Van Noten, Ann Demeulemeester, Walter Van Beirendonck, Dirk Bikkembergs et Dirk Van Saene sont alors collectivement surnommés « The Antwerp Six »… Les Six d’Anvers.

Cependant, du style excentrique de Van Beirendonck, à la poésie discrète de Demeulemeester, en passant par la durabilité pratique de Yee, les Six n’ont jamais eu de style commun, bien que leur vision était alignée.

« Chacun dans leur propre style, ils avaient une voix bien précise, mais ils sont toujours restés fidèles à cette radicalité », souligne Sonja Noël.

En réalité, les Six d’Anvers n’ont jamais été un collectif. Ils n’ont jamais collaboré, ni créé de collection ensemble.

« C’est là en fait que s’arrête l’histoire des Six, » déclare Geert Bruloot. « C’est la situation qui a donné naissance au nom et à la renommée. Et ça n’a duré que trois ans, » ajoute-t-il, précisant qu’ils sont partis ensemble à Londres parce qu’ils ne pouvaient pas le faire seuls. Mais à Paris, ils y sont allés en tant qu’individus.

« Le fait est qu’après cette période londonienne et jusqu’à aujourd’hui, aucun d’entre nous n’a rien fait pour entretenir ce mythe des Six d’Anvers, » remarque Bruloot. « Il a perduré tout seul et a pris de l’ampleur par lui-même. »

Depuis fin mars, le Musée de la mode d’Anvers (MoMu) présente une exposition sur les Six d’Anvers. « Si on regarde [le type de vêtements] aujourd’hui, 40 ans plus tard, [les Six] brouillaient déjà la frontière entre le prêt-à-porter féminin et masculin, » observe Didier Vervaeren.

« Après les Six d’Anvers, dans les années 1990, une autre vague de créateurs belges s’est fait connaître ; comme Raf Simons, A. F. Vandervorst, Jurgi Persons, etc. » note Sonja Noël. Les Six ont placé la Belgique sur la carte de la mode et ont élevé l’Académie royale des beaux-arts d’Anvers sur la scène internationale.

Walter Van Beirendonck est devenu le directeur créatif de la section mode de la RAoFA en 2007, se retirant en 2022, au profit de Brandon Wen. Ann Demeulemeester a quitté la marque qui porte son nom en 2013, mais y revient en 2021 pour créer son premier parfum.

Dirk Bikkembergs, axé sur un style masculin et sportif, s’est retiré de la mode au début des années 2010. Dries Van Noten a imposé son audace et son élégance, et prendra sa retraite en 2024, laissant sa marque éponyme en bonne santé.

Marina Yee, reconnue pour ses collages et ses reconstructions de vêtements vintage, décède en 2025 des suites d’un cancer du pancréas. Son compagnon, Rafaël Adriaenssen, poursuit son œuvre en s’inspirant de ses nombreux croquis. Dirk Van Saene s’éloigne du monde de la mode pour se concentrer sur la peinture et la céramique.

« Leur impact est indéniable et il en reste encore une grande trace aujourd’hui », déclare Brian Rojas Cuadros, ancien étudiant du département mode de la RAoFA durant la transition entre Van Beirendonck et Wen. « Les plus importants restent Van Noten, Walter et Margiela (des Six, considéré comme le 7e), ils sont à l’origine du mouvement anti-fashion qui allait à l’encontre de l’esthétique de l’industrie de leur temps. »

Il précise qu’aujourd’hui, « les Six n’ont plus leur place. Pour leur époque, certainement, mais le monde a beaucoup changé depuis. Leur travail reste cependant pertinent presque seulement derrière une vitrine de musée, comme c’est le cas maintenant au Musée de la mode d’Anvers. »

De haut en bas, de gauche à droite : Ann Demeulemeester, Dirk Bikkembergs, Dries Van Noten, Walter Van Bierendonck, Marina Yee et Dirk Van Saene. 1985.