Des anciennes traverses de chemins de fer au jardin : produit cancérigène identifié
Antoine a acheté des billes de chemin de fer de seconde main pour une trentaine d’euros pour une poutre de 2,60 mètres. Infrabel a interdit la commercialisation des traverses en chêne imprégnées de créosote aux particuliers depuis 2011.
Des traverses en bois traitées à la créosote, produit cancérigène
Au début du printemps, Antoine a décidé de réaménager son jardin. Après avoir hésité sur les matériaux, il a opté pour une solution vintage : « J’ai acheté des billes de chemin de fer de seconde main, je les trouvais plus rustiques et nettement moins chères que les traverses en bois neuves. La différence allait du simple au double puisque c’était une trentaine d’euros pour une poutre de 2,60 mètres au lieu d’une soixantaine pour une neuve. »
Mais Antoine a rapidement déchanté : « J’étais ravi de mon aménagement sauf que j’ai constaté que certains de mes végétaux fraîchement plantés tiraient subitement une drôle de tête. Je me suis renseigné et j’ai découvert que les billes de bois avaient été traitées à la créosote. Et ça, c’est un problème car il percole et contamine les sols jusqu’à totale pollution. »
Antoine n’avait jamais entendu parler de ce produit, mais il a vite compris sa nocivité : « C’est un produit de traitement du bois à base de goudron de houille qui est hautement cancérigène », explique-t-il. Le Centre international de recherche sur le cancer de l’ONU classe d’ailleurs les créosotes comme « probablement cancérogènes pour l’homme ».
« Ce produit a fait fureur dans les années 80-90, on en mettait partout, mais sa dangerosité a provoqué son interdiction totale dans toute l’Union européenne depuis 2003 en tout cas pour le grand public. Depuis 2019, il est strictement réservé à un usage professionnel et uniquement pour la pose de rails de chemin de fer. Sa réutilisation pour les jardins et clôtures est prohibée et sa disparition complète est même programmée par l’Europe pour 2029 au plus tard. »
Nocives, interdites au grand public mais vendues quand même en magasin
Donc, l’idée d’Antoine de border son potager avec de vieilles billes à la créosote n’était sans doute pas la meilleure. Le souci, c’est que ces traverses continuent d’être vendues dans des magasins de matériaux de construction ouverts au grand public : « J’ai acheté mes billes dans une grande enseigne ayant pignon sur rue et disposant de plusieurs implantations en Wallonie et personne ne m’a mis en garde contre la présence de créosote ni contre ses dangers. Et j’imagine que c’est encore pire sur les sites de seconde main. C’est inquiétant au niveau santé publique. »
Si le bois traité à la créosote est interdit d’usage au jardin, c’est parce qu’il contamine le sol et l’eau, et qu’il est dangereux au contact, sans parler de la forte odeur qu’il dégage pendant des années. Ce n’est pas pour rien que son usage est limité aux applications industrielles et professionnelles, comme les traverses ou poteaux.
Nous avons contacté le magasin de la région namuroise où Antoine a acheté ses traverses, et la réponse de la vendeuse laisse pantois : « Je ne sais pas d’où viennent ces billes de chemin de fer, ni quel produit elles contiennent. Vous me parlez de créosote mais peu importe, on les a toujours vendues sans problème. Vous savez, aujourd’hui on affirme que tout est toxique mais ces traverses de bois, vous n’allez quand même pas les lécher, ce ne sont pas des sucettes, donc où est le problème ? »
Le magasin et son fournisseur pas sur la même longueur d’onde
Nous réussissons quand même à remonter la filière et à identifier le fournisseur de cette grande chaîne de matériaux de construction, c’est la firme Desindo située à Gand. Le responsable explique : « Nos billes de chemin de fer proviennent des Pays-Bas et elles contiennent très certainement de la créosote, mais elles ne sont pas destinées au grand public, leur vente est exclusivement réservée aux professionnels de la construction qui savent comment s’en servir. C’est d’ailleurs indiqué sur les bons de livraison donnés aux magasins que nous fournissons. »
Retour chez notre magasin de matériaux de construction, cette fois avec un autre vendeur, mais le discours n’a pas changé : « Je ne suis pas au courant de cette restriction de notre fournisseur qui nous interdirait de vendre des billes imprégnées de créosote au grand public. Nous sommes ouverts à tout le monde et nous ne faisons pas de distinction entre amateurs et professionnels. D’ailleurs, je trouverais absurde de vendre un produit aux uns et pas aux autres. »
Quoi qu’il en soit, cette distinction entre clients ne devrait plus durer, comme l’explique notre fournisseur gantois : « Fin de cette année 2026, nous ne pourrons même plus vendre de traverses traitées à la créosote aux professionnels, c’est une décision européenne que la Belgique a décidé d’appliquer avant la date butoir de 2029. »
Impossible d’acheter des billes de chemins de fer belges, Infrabel ne les vend pas mais les détruit
Une certitude, les billes de chemin de fer vendues dans les magasins de nos régions ne proviennent pas du réseau ferroviaire belge. Infrabel, qui gère le réseau fréquenté par les trains de la SNCB, est formelle : « Depuis 2011, les particuliers ne peuvent plus acheter de traverses en chêne imprégnées de créosote. Le comité de direction d’Infrabel a interdit leur commercialisation et a organisé une filière de destruction. Concrètement, les traverses en bois restent la propriété d’Infrabel après démontage et elle se charge de les éliminer en toute sécurité en les incinérant dans un site de cogénération. Seules les anciennes traverses en bois exotique peuvent être réemployées, à condition de ne pas avoir été enduites de fongicide, et uniquement dans le cadre de construction ou rénovation de voies ferrées. »
De toute façon, la quantité de traverses en bois ne fait que diminuer sur le réseau belge : plus de 95% des traverses des voies principales sont aujourd’hui en béton. Jessica Nibelle, porte-parole d’Infrabel, explique : « On a commencé à remplacer le bois par du béton dans les années 1960. Depuis, Infrabel place entre 250.000 et 300.000 nouvelles traverses en béton chaque année. À raison d’une traverse tous les 60 cm, cela représente environ 150 à 180 km de voie renouvelés chaque année. »
Pourquoi passer du bois au béton ? Les raisons sont multiples : « Tout d’abord, une voie avec traverses en béton est plus stable, c’est une question de poids (300 kg de béton contre 80 kg de bois). Cela nécessite donc moins d’entretien. Avec les billes de bois, il faut s’assurer en permanence que le ballast, à savoir le tapis de cailloux qui fait office d’amortisseur de la voie, est suffisant pour que la traverse soit parfaitement stable. La durée de vie des traverses en béton est aussi nettement plus longue (30 ans pour le béton contre 20 ans pour le bois en moyenne). Et puis, le bilan écologique de la traverse en bois est moins bon que celui des traverses en béton, soit car elles sont imprégnées de fongicides, soit car c’est du bois exotique. »
Bref, le béton est privilégié par les gestionnaires du rail belge. C’est d’ailleurs aussi un des matériaux qui est conseillé aux amateurs de jardinage pour délimiter leur terrasse, leurs parterres ou leur potager. Sinon, l’alternative, c’est la pierre ou le bois mais naturel ou traité avec d’autres produits que la créosote.

