
Crise migratoire à Ceuta : « L’Espagne, mouton noir de l’Europe aujourd’hui »
La question des migrations en Europe est de nouveau au cœur des débats, suite à l’arrivée massive de près de 60 000 migrants en provenance du Maroc vers l’enclave espagnole de Ceuta à la fin du mois de juillet. Ce phénomène constitue le plus important afflux de personnes aux frontières espagnoles depuis 2021, avec un bilan tragique de 72 victimes ayant perdu la vie en tentant de rejoindre cette enclave. Selon le ministre espagnol des Affaires étrangères, la majorité des migrants sont depuis retournés au Maroc.
Philippe De Bruycker, professeur de droit européen à l’ULB, souligne que cette crise migratoire a été de courte durée. L’attention se porte désormais sur les tensions politiques qu’elle a engendrées au sein de l’Union européenne. « C’est une crise migratoire et une crise politique. La crise migratoire s’est très rapidement refermée, puisque les personnes arrivées à Ceuta sont, pour l’essentiel, rentrées au Maroc. Reste la crise politique, parce que ces événements ont profondément divisé les Européens. L’Espagne fait figure de mouton noir, duquel les autres États membres se plaignent aujourd’hui », analyse-t-il.
Ce nouvel épisode met en lumière les difficultés de gestion des frontières extérieures de l’Union européenne. Cependant, Philippe De Bruycker appelle à nuancer la situation actuelle : « Au contraire, nous sommes dans une phase où la pression migratoire a diminué d’après les chiffres de l’agence Frontex. Le nombre d’arrivées irrégulières dans l’Union européenne a diminué très sensiblement ces dernières années, également vers l’Espagne. On ne peut donc pas parler de manière générale d’une crise migratoire en Europe. »
L’afflux soudain à Ceuta soulève des interrogations sur les raisons de cette mobilisation. Plusieurs hypothèses circulent, dont celle d’une politique migratoire espagnole jugée trop permissive, incitant ainsi les migrants à se diriger vers l’Espagne. « Certains critiquent l’Espagne et avancent l’idée que c’est en raison d’une politique laxiste du gouvernement espagnol que les migrants sont tentés de se diriger vers l’Espagne », indique Philippe De Bruycker. D’autres évoquent une mobilisation facilitée par les réseaux sociaux ou encore une manœuvre politique du Maroc pour exercer une pression sur l’Espagne et l’Union européenne. « Certains avancent même l’idée qu’il s’agirait d’une forme de complot ourdi par le Maroc, qui aurait voulu déstabiliser l’Espagne », précise-t-il.
Les autorités marocaines sont également sous le feu des critiques. Les circonstances exactes de cet afflux demeurent floues. « Il est quand même difficile d’imaginer que les Marocains n’aient pas vu arriver ces dizaines de milliers de migrants. Alors, est-ce qu’ils ont été débordés ou est-ce qu’ils ont laissé faire ? On ne le sait pas encore », questionne De Bruycker. Cet épisode soulève la problématique de l’externalisation de la gestion des frontières de l’Union européenne, une stratégie qui, selon lui, fonctionne bien mais rend l’Europe dépendante des pays partenaires. « Évidemment, ça rend l’Union européenne dépendante de ces États, qui peuvent à un moment donné décider de laisser passer les candidats », avertit-il.
La politique de régularisation espagnole est également mise en cause. Plusieurs pays, dont l’Italie, ont appelé à des sanctions contre l’Espagne, évoquant même une exclusion de l’espace Schengen. Madrid a réagi en affirmant que l’intégrité de l’espace Schengen était « absolument garantie ». Philippe De Bruycker souligne que les critiques européennes visent principalement la politique de régularisation de l’Espagne, qui prévoit la régularisation de centaines de milliers de personnes en situation irrégulière. « On peut penser que l’attitude critique adoptée par les États membres de l’Union européenne envers l’Espagne est une forme de réaction face à cette politique », ajoute-t-il.
Annoncé par Pedro Sanchez en avril, ce plan suscite des réserves dans plusieurs capitales européennes. « Sans citer nommément l’Espagne, le mot régularisation est employé comme facteur d’attraction dans l’Union européenne », note De Bruycker. Toutefois, il défend cette approche, arguant qu’elle vise à remettre de l’ordre et à redonner le contrôle à l’État sur sa population.
Les ministres de l’Intérieur européens se réunissent en urgence ce mardi 4 août pour discuter de cette situation. Philippe De Bruycker conclut en soulignant que la problématique actuelle est principalement perçue sous l’angle du contrôle des flux migratoires, négligeant la question des demandes d’asile. « Il y a aujourd’hui en Europe une vision particulièrement répressive de la gestion de la migration », déplore-t-il.
