2000 euros la balle, 5000 euros pour tuer : enquête sur le narcotrafic
Adam a pris les armes dans cette guerre au service du narcotrafic alors qu’il était mineur. En 2025, on dénombrait une centaine de fusillades à Bruxelles, avec un bilan de huit morts et une quarantaine de blessés.
Nous l’appellerons Adam. Il a rejoint la lutte armée dans cette guerre liée au narcotrafic. Son témoignage est exceptionnel car dans ce milieu, les représailles sont courantes. Il accepte de parler sous anonymat. « On m’a recruté, on m’a appelé, on m’a proposé un emploi. Est-ce que tu es prêt à le faire ? J’ai dit oui, combien ça rapporte ? On m’a donné un montant, cela représentait des sommes que je n’avais jamais entendues à mon âge ». À l’époque, Adam est mineur. C’est souvent le cas. « Tu peux avoir différents rôles, il y a le conducteur, celui qui s’occupe de l’habillement, celui qui fournit le matériel nécessaire. Il y a des contrats. C’est comme l’intérim. Une annonce est publiée, tu postules ».
« Je sais que maintenant pour tirer dans une jambe, c’est 2000 euros ».
Ces contrats sont destinés à éliminer la concurrence et à contrôler des points de deal. La mort est devenue une activité lucrative. Un autre tireur, que nous appellerons Loïc, nous le confirme. Il a également été impliqué dans une fusillade qui a causé la mort d’un jeune. « Pour nous, c’est un métier rentable. Si tu veux gagner de l’argent, tu vas voir quelqu’un : ‘Tu as un problème avec qui ?’ ‘Ok, donne-moi ce qu’il faut pour le faire et je m’en occupe.' ». Ce business est devenu très concurrentiel. « Ce n’est plus payé comme avant. Avant, tuer quelqu’un rapportait entre 9000 et 10 000 euros. Maintenant, ça ne dépasse pas 4000-5000 euros ».
Les prix sont en chute en raison de l’augmentation des candidats tireurs. Le constat est glaçant.
### Des annonces sur des groupes de messageries privées
Pour recruter leur main-d’œuvre, les narcotrafiquants n’hésitent pas à exploiter les réseaux sociaux. Beaucoup d’entre eux publient des annonces sur des groupes de messageries privées. Nous avons réussi à obtenir certaines de ces annonces. Certaines sont très explicites, les commanditaires n’hésitant pas à poster des photos de leurs futures victimes. Ce sont de véritables contrats.
« Les réseaux sociaux servent de vitrine. On ne recrute plus par fidélité au clan, mais par opportunisme financier. Ce sont de véritables ‘petites annonces’ qui suivent les codes du marketing (émojis, slogans accrocheurs et surtout promesses de gains rapides) », explique François Thevelle, directeur de la DR5, un service de la police judiciaire fédérale de Bruxelles spécialisé dans « l’Osint », l’enquête numérique. Ils se concentrent notamment sur l’analyse des phénomènes criminels sur les réseaux sociaux et apportent un soutien aux enquêtes.
« Ce recrutement vise plusieurs missions : assassinat, intimidation (faits de violence, tirs sur façade, explosifs devant une porte… tant de faits qui ont marqué l’actualité ces derniers mois), prise d’un point de deal, vols de marchandises, transport de marchandises et/ou d’armes, guetteur dans un quartier, livreur… ».
Pour atteindre leur public, les commanditaires s’appuient sur différentes plateformes : Telegram, Snapchat, Signal, WhatsApp. Chaque plateforme a ses avantages : messagerie privée, stories qui s’effacent après 24 heures, etc. Ces avantages sont exploités par les narcotrafiquants pour échapper à la vigilance de la police.
« On a eu des personnes qui ont été touchées et qui n’avaient clairement rien à voir avec les faits ».
Cette utilisation des réseaux sociaux pour recruter les petites mains du narcotrafic a commencé en 2023 avec l’assassinat d’un chauffeur de taxi à Marseille par un mineur de 14 ans, recruté via les réseaux sociaux.
D’après François Thevelle, cette méthode offre plusieurs avantages aux narcotrafiquants :
– Le « compartimentage » : le commanditaire ne connaît pas l’exécutant. Si le tueur est arrêté, il ne peut dénoncer personne puisqu’il a traité sous pseudonyme sur Telegram.
– Le coût modique : en recrutant des « petites mains » via les réseaux, on trouve des jeunes prêts à commettre des crimes pour 5000 ou 10 000 euros, alors qu’un professionnel coûterait dix fois plus cher.
– La rapidité : une équipe peut être mobilisée en quelques heures, sans avoir de structure permanente sur place.
Alors comment lutter contre ce phénomène ? La police judiciaire fédérale et Europol y travaillent. Ainsi, le projet « headhunter » cherche à « détecter les offres de services afin de remonter vers les recruteurs puis vers les commanditaires », précise François Thevelle. « Plus généralement, la PJF Bruxelles a créé en 2023 un nouveau service chargé d’apporter un soutien en matière d’open source intelligence, de cryptomonnaie, d’exploitation des téléphones, d’enquête en téléphonie… ». C’est un travail long qui nécessite de nombreux moyens et une adaptation constante, tant les narcotrafiquants usent de tous les moyens pour brouiller les pistes.
### Des victimes collatérales
En 2025, Bruxelles a connu près d’une centaine de fusillades, entraînant huit morts et une quarantaine de blessés. Ce phénomène touche presque toutes les zones de police et a de graves conséquences pour la population, comme l’explique Nicolas Bawin, responsable de la section criminelle dans la zone de police Bruxelles-Capitale Ixelles.
« L’année dernière, la zone a comptabilisé une quinzaine de fusillades. On a l’impression que les tireurs ne sont pas vraiment des professionnels. Ce sont souvent des personnes peu expérimentées avec les armes, qui peuvent tirer de manière imprécise, ce qui peut entraîner des victimes collatérales. Cela s’est déjà produit. Des personnes ont été touchées sans avoir rien à voir avec les faits. Ils se trompent parfois de cibles ».
Ce constat alarme les autorités. Le procureur du Roi de Bruxelles, Julien Moinil, l’a souligné récemment dans les médias. « Depuis 2023, nous avons enregistré des dizaines et des dizaines de fusillades ». Un phénomène qui, selon lui, n’est « pas nouveau », mais qui nécessite une approche différente pour « permettre aux gens de vivre sereinement dans les quartiers ».
### Des tireurs mineurs d’âge et inexpérimentés
Pour réaliser ces fusillades, les commanditaires savent précisément qui recruter. Les deux tireurs que nous avons interviewés le confirment. « On sait quel type de personnes contacter », déclare Adam. « Un jeune d’un quartier, un peu audacieux, mais un peu faible d’esprit. C’est ainsi que la plupart des plus âgés ont recruté les plus jeunes ». Ce constat est partagé par notre autre tireur, Loïc. « Ce sont souvent des mineurs ou des sans-papiers. En fait, tout le monde peut le faire. Mais il faut être prêt à assumer les conséquences, sinon, c’est 25 ans ou 20 ans de prison qui peuvent t’attendre ».
« Nicolas Bawin, chef de la section criminelle à Bruxelles-Capitale Ixelles, confirme que ces jeunes sont souvent défavorisés et sont repérés sur de grands groupes de discussion, puis attirés dans des groupes plus petits où les missions leur sont attribuées. Il est crucial pour nous de poursuivre les enquêtes et d’explorer leur GSM afin d’exploiter le contenu ».
Souvent, ces jeunes, impliqués dans des fusillades, ont un passé lié au trafic de drogues. Ils commencent comme guetteurs ou dealers et finissent par devenir des tueurs. C’est un constat amer que fait Michèle Meganck, juge de la jeunesse à Bruxelles. « Ceux qui sont suspectés d’avoir participé aux fusillades étaient déjà connus du tribunal pour d’autres infractions ».
Elle soutient que la justice doit agir rapidement pour éviter qu’un cycle de délinquance pousse certains jeunes à devenir des tueurs au service du narcotrafic. « Il est impératif de mettre en place des mesures d’accompagnement via une équipe mobile ou un placement en Institutions Publiques de Protection de la Jeunesse selon la situation du jeune et de sa famille. Actuellement, il existe une liste d’attente de plus d’une centaine de jeunes pour ces équipes, ce qui engendre un délai d’attente de trois à quatre mois. De plus, pour un placement en IPPJ, la liste d’attente dépasse les 150 jeunes ».
Cette situation, dénoncée depuis des années par les acteurs du secteur jeunesse, met en lumière un manque de places et d’accompagnement. Récemment, le parquet de Bruxelles a dû relâcher plusieurs jeunes interpellés pour des faits graves, faute de places disponibles.
Ajoutons à cela le problème des mineurs en danger. Ces adolescents doivent être retirés de leur milieu familial et pris en charge dans des institutions appropriées, mais les ressources sont insuffisantes. En avril 2025, 400 mineurs en danger attendaient un accompagnement. Cette situation a conduit la justice bruxelloise à ouvrir une enquête pour abstention coupable. Plus d’un an après, cette enquête est toujours en cours.
### Comment mettre fin au cycle de violence ?
Face à ce phénomène, les autorités oscillent entre une réponse policière et judiciaire plus forte et un meilleur accompagnement des mineurs pour éviter qu’ils ne deviennent des tueurs. C’est la voie choisie par Tahar Elhamdaoui, ancien détenu qui a décidé d’utiliser son expérience. Il a créé un collectif nommé Désistance. « L’objectif est d’offrir une réinsertion stable, qui passe par un emploi », explique-t-il. « Car ce qui les pousse vers la criminalité, c’est la pauvreté et le manque d’argent. Ici, nous fournissons les outils nécessaires pour obtenir un revenu légitime ».
Des jeunes comme Bilal, qui a grandi dans le narcotrafic, le confirment. Récemment condamné à 10 ans de prison, il vient de sortir il y a quelques mois. Pour lui, le travail et l’argent sont cruciaux pour une réinsertion réussie. « Si je trouve un travail demain, je suis heureux. Nous ne demandons pas 5000 euros par mois. Nous voulons juste une stabilité pour payer le loyer et subvenir aux besoins de nos proches. Si, par exemple, tu proposes un emploi à un dealer, tu crois qu’il va continuer à dealer ? Il fera le choix du travail, même si cela implique de gagner un peu moins, mais au moins il évitera les fusillades et les dangers ».
Mettre fin à la délinquance en offrant un programme de réinsertion basé sur l’emploi et la reconstruction du lien social. Pour Bilal, la méthode fonctionne. Mais est-ce réellement vrai pour les jeunes impliqués dans des fusillades ? « Je pense que ça fonctionne » dit Tahar Elhamdaoui. « Cependant, il est essentiel d’activer ce levier emploi avec ces jeunes, car leur passé peut effrayer certains employeurs. Le geste le plus horrible (tuer quelqu’un) mérite qu’on leur donne l’opportunité de s’expliquer et de construire quelque chose autour d’un projet réaliste. »
Une mission délicate face à l’attraction du milieu et aux ressources considérables des narcotrafiquants.

