
Coupe du monde 2026 : Infantino, président incontrôlable qui tient par l’argent
Le grand chapiteau du Mondial 2026 ouvre ses portes dans la nuit de jeudi à vendredi au Mexique. Selon Miguel Maduro, le scandale n’a pas réellement modifié la culture du pouvoir à la Fifa : si certaines figures sont tombées, les vieilles habitudes demeurent.
Enquêter sur Gianni Infantino, le président omnipotent de la FIFA, revient à grimper le K2 à mains nues tout en portant un sac de 50 kg de gravats : c’est risqué, extrêmement complexe et souvent voué à l’échec. Alors que le grand festival du Mondial 2026 s’apprête à débuter dans la nuit de jeudi à vendredi au Mexique, les articles consacrés à la Fédération internationale de football et à son dirigeant au crâne chauve et aux sourcils fournis sont incontournables. Cependant, comme c’est le cas pour beaucoup de journalistes, ceux concernés n’ont pas souhaité répondre à nos demandes d’interview.
Ce silence n’est guère étonnant ; la « Grande Muette » du football mondial cultive le secret, une bonne dose de paranoïa et une méfiance profonde à l’égard des journalistes. Car si « le football unit le monde », comme le proclame Gianni Infantino à la fin de chacun de ses messages sur les réseaux sociaux, la FIFA, elle, impose le silence.
Même parmi ceux qui ont quitté l’institution, peu s’avancent pour exprimer leur opinion sur l’ancien « tireur de boule » à l’allure sympathique qui a dirigé l’UEFA. Pour son livre *FIFA Connection*, publié chez Flammarion, le journaliste de L’Equipe, Simon Bolle, a dû faire face à trois-quarts de réponses négatives sur les 300 à 400 demandes d’entretien envoyées. « Même les anciens proches, amis ou membres de la famille, ceux qui ont assisté à l’ascension d’Infantino, se taisent désormais, constate-t-il. Je ne sais pas si c’est une consigne ou le résultat de leur déception envers son parcours. Au fil du temps, ceux qui l’ont bien connu ont choisi de se réfugier dans le silence. »
### La FIFA, le royaume de l’omerta
« La plupart des gens refusent de parler de lui, car ils ont peur, explique Rémi Dupré, journaliste d’investigation au *Monde*. Il possède un pouvoir de nuisance et de représailles considérable dans ce milieu. En fait, la FIFA, c’est la « World Company ». » Cela fait référence à l’entreprise dirigée par Sylvester Stallone dans les *Guignols de l’Info*, illustrant l’emprise globale des États-Unis sur le monde capitaliste à la fin de la guerre froide. Cette comparaison est plus que pertinente.
Derrière cet « épais nuage de fumée », selon Rémi Dupré, se cache le côté obscur du football, éloigné des matchs improvisés dans la cour de récréation et des moments de convivialité au stade ou devant la télévision. Un monde où l’argent est roi, où le bien-être et la santé des joueurs passent après d’autres priorités, un monde qui s’associe avec les pires personnes, de Poutine à Trump, en passant par Mohammed ben Salmane, à qui la Coupe du Monde 2034 a été attribuée.
L’image (peut-être idéalisée ?) qu’il véhiculait au début de sa carrière, alors qu’il était directeur des affaires juridiques puis secrétaire général de l’UEFA, celle d’un homme jovial, travailleur, affable et intégral, est aujourd’hui remise en cause. Gianni Infantino semble manifestement afficher, en coulisses, un visage bien plus froid et autoritaire. Il est capable de remettre un ignoble « prix de la paix » à Donald Trump, d’interférer dans des enquêtes judiciaires le concernant ou encore de déclarer, avant le controversé Mondial au Qatar, qu’il se sent « qatari, arabe, africain, gay, handicapé et travailleur immigré », ignorant les centaines de milliers de travailleurs migrants maltraités, prétendant que leur situation était simplement une invention de journalistes occidentaux. Ce que nous avons constaté sur le terrain à l’époque n’était que mensonge et manipulation.
### « Il n’avait aucune envie de réformer le système »
« Il est complètement fou, c’est devenu un dictateur qui n’a peur de personne. Il contrôle tout le monde à travers l’argent et l’achat du silence. Son but est de continuer à accumuler davantage d’argent pour assurer le soutien de ses alliés », confie, sous couvert d’anonymat, une personnalité influente du monde du football, bien informée sur la FIFA, qui surnomme ironiquement le Suisse de 55 ans « Dieu Infantino ».
Un portrait sévère qui tranche avec celui qu’il affichait en 2016, au moment de son élection à la tête de la FIFA, comme un homme de réforme, le Monsieur Propre chargé de redresser l’institution après le « Fifagate », qui a conduit à la chute de Blatter et Platini.
Miguel Poiares Maduro, ancien avocat général à la Cour de justice de l’Union européenne et nommé à la tête du comité de gouvernance créé après le scandale, a vite réalisé que les promesses de réforme étaient limitées. Il estime que le scandale n’a pas véritablement changé la culture du pouvoir au sein de la FIFA : si certaines figures ont chuté, les vieilles habitudes persistent.
### Des organes indépendants qui portent mal leur nom
« Ce sont des personnes qui ont toujours évolué dans ce système et qui ne connaissent pas d’autres méthodes, poursuit-il. J’ai cru que la pression publique, politique et médiatique resterait suffisante pour nous permettre de lutter contre certaines résistances. Sur ce point, je me suis complètement trompé. » Onze mois après sa nomination, en raison d’un profond désaccord avec Gianni Infantino au sujet de la Coupe du Monde 2018 en Russie, Miguel Maduro est remercié. Depuis, il considère que les divers comités « indépendants » de l’institution sont devenus des organes à la solde du président.
Nicholas McGeehan, directeur de l’ONG britannique Fairsquare, a déposé une plainte auprès de la commission d’éthique de la FIFA trois jours après que Trump ait reçu le Prix de la paix au Kennedy Center à Washington. Il n’a guère d’illusions sur l’issue de celle-ci. « Pour être honnête, nous n’en attendons pas grand-chose », admet-il.
« À nos yeux, la violation du principe de neutralité politique était flagrante, et il était essentiel de le prouver de manière structurée. Normalement, les orientations stratégiques relèvent du Conseil de la FIFA, et non du seul président. Or, Gianni Infantino semble avoir décidé de créer ce prix de sa propre initiative. Enfin, nous voulions tester les mécanismes de contrôle de l’organisation. Nous souhaitions voir si le comité d’éthique examinerait sérieusement cette plainte. » À ce jour, la plainte demeure sans réponse.
### Le temps des pots-de-vin à l’ancienne est révolu
Bien que certains opposants à Infantino reconnaissent des avancées, notamment en matière de traçabilité des flux financiers, beaucoup, comme l’expert en droit suisse et anti-corruption Mark Pieth, pensent que le système est désormais pire qu’à l’époque de Blatter. « Je dirais que le système est devenu plus cynique, dans le sens où la corruption à l’ancienne, avec des pots-de-vin et de l’argent en dessous de la table, a été d’une certaine manière légalisée à travers les programmes de développement », indique Maduro.
C’est le fondement du « système FIFA ». Fortement financée, l’une des grandes réussites d’Infantino étant d’avoir considérablement accru les revenus de l’institution grâce à de nouvelles compétitions et à l’élargissement de la Coupe du Monde à 48 équipes, la FIFA redistribue une partie de cet argent aux 211 fédérations membres.
Selon Miguel Maduro, ce système permet « de récompenser les présidents de fédérations loyaux et de sanctionner ceux qui ne le sont pas ». Comme le système électoral repose sur le principe une fédération = une voix = un vote, « il est très facile d’acheter les voix des petites fédérations en échange de généreuses dotations et de postes proposés dans différents comités FIFA », analyse-t-il. Un système clientéliste qui a permis à Infantino de rester au pouvoir et d’être réélu en 2023 par acclamation, faute d’opposants.
Obsédé par le pouvoir et l’argent, se sentant au même niveau que les grands chefs d’État qu’il affectionne côtoyer – n’a-t-il pas fait graver son nom sur la coupe remise au vainqueur de la Coupe du Monde des clubs en 2025 ? – Gianni Infantino semble aujourd’hui inarrêtable. Rémi Dupré résume : « Ceux qui ont travaillé à l’UEFA avec lui le diront : Infantino ressemble à un mélange de Machiavel et d’Iznogoud, il a des ambitions démesurées. Sous Blatter, il y avait quelques garde-fous, des confédérations qui ne lui étaient pas soumises et qui l’empêchaient de faire certaines choses. Maintenant, il n’y a plus aucun contre-pouvoir. Il agit totalement à sa guise. »
