Pourquoi les hommes ayant reçu Laëtitia R. ne sont-ils pas jugés, contrairement au procès Pelicot ?
Guillaume Bucci, 51 ans, répond depuis ce lundi de viols aggravés, actes de torture et de barbarie et proxénétisme aggravé à la cour d’assises de Digne-les-Bains. Laëtitia R. a indiqué avoir eu jusqu’à 14 « clients » en 24 heures, sous les ordres de Guillaume Bucci.
De notre envoyé spécial à Digne-les-Bains,
Isolé dans le box des accusés de la cour d’assises de Digne-les-Bains, Guillaume Bucci, 51 ans, fait face depuis ce lundi à des accusations de viols aggravés, d’actes de torture et de barbarie, ainsi que de proxénétisme aggravé. Cette solitude soulève des questions. En effet, l’instruction a révélé l’implication d’autres hommes, « clients » ou « amis » de l’accusé, qui ont également exercé des violences physiques et sexuelles sur Laëtitia R., son ancienne compagne et mère de l’un de ses enfants.
Dès sa rencontre avec Guillaume Bucci en 2015, elle a été contrainte par ce dernier à se prostituer. Il se chargeait de gérer les clients, de fixer les tarifs et de récupérer l’argent. « Je lui avais dit que je pouvais comprendre les mères qui se prostituent pour que les enfants aient à manger et un toit. Je n’ai pas dit que je voulais me prostituer, c’est différent. Je ne m’étais jamais prostituée avant Guillaume », a-t-elle déclaré à la barre ce vendredi.
L’ex-directeur d’agence bancaire ne conteste pas les faits, mais soutient qu’il s’agissait d’une pratique consentie dans le cadre de jeux sadomasochistes. Toutefois, les SMS échangés sont révélateurs. Lorsqu’elle refuse une sodomie à un client, il lui répond par message : « la prochaine fois, je te tue ».

« Et là, je sens une main inconnue me toucher »
Les violences subies ne se limitent pas aux agressions sexuelles. Un enregistrement audio atteste des hurlements et pleurs de Laëtitia R. alors qu’un client « la frappe avec une canne, une cravache, une ceinture, une planche de bois », comme l’indiquent les enquêteurs dans un document accessible à 20 Minutes. Cette planche de bois – en l’occurrence une raquette de padel – est recouverte de sang, comme en témoigne une photo conservée par Laëtitia R. Jeudi, la cour a montré un autre cliché du visage tuméfié de la victime. Les coups, apparemment récents, seraient infligés par un autre « client », selon les dires de l’accusé.
Laëtitia R. a relaté des violences physiques et des viols « organisés » par Guillaume Bucci, qui « l’offrait » à d’autres hommes. « À ce moment-là, j’ai senti une main inconnue me toucher », a-t-elle déclaré à la barre, laissant entendre qu’il s’agissait d’une agression sexuelle, de manière où « d’ordinaire il me prévenait au moins cinq minutes avant ». Devant le psychiatre l’ayant expertisée, Dr Pierre Stehle, Laëtitia R. a estimé avoir eu « 500 relations », sous l’autorité de Guillaume Bucci. Elle a également précisé qu’il l’obligeait à avoir des rapports non protégés avec des inconnus près de la gare ou sur des aires d’autoroutes. Laëtitia R. a dit avoir croisé jusqu’à 14 « clients » en 24 heures.
Des identifications difficiles
Pourquoi ces hommes, qui n’ont pas obtenu son consentement, ne sont-ils pas présents ? Les retrouver tous aurait nécessités des investigations considérables, semblables à l’affaire Pelicot. « D’un point de vue stratégique, lorsqu’il y a de multiples victimes ou auteurs, l’instruction peut s’étendre sur une longue période et la durée de la détention provisoire est limitée. Cela fait que l’on ne prendra pas le risque d’une remise en liberté », analyse Me Philippe-Henry Honneger, l’avocat de Laëtitia R. et de ses enfants. Or, selon son avocat, « Laëtitia souhaitait que ça aille vite ».
« L’élément le plus important est de respecter le souhait de Laëtitia qui a fait ce choix », affirme Eli, une militante féministe venue chaque jour soutenir la victime. « Elle a perdu pendant sept ans le droit et la capacité de prendre des décisions, et il faut la respecter », ajoute-t-elle. Elle déplore cependant que « le côté exceptionnel et extrême de l’accusé efface la banalité de tous ceux qui ont pu participer. Lui, c’est le gros méchant, et tous les autres, on les oublie », conclut-elle lors d’une suspension d’audience.
Alors que Dominique Pélicot avait conservé sur son ordinateur des fichiers avec des images et des noms de ses complices – et qu’une vingtaine n’ont jamais été identifiés – ce type de preuve n’a pas été retrouvé dans ce dossier. « Toutes ces traces d’appels, nous ne les avons pas retrouvées », déclare Me Philippe-Henry Honneger. Le parquet a cependant la possibilité de s’auto-saisir pour enquêter sur ce point ou d’être sollicité par une association. « Il n’est pas satisfaisant que certains restent dans l’impunité », conteste Catherine, une autre militante féministe. Elle estime que « si la justice s’en donnait les moyens », elle serait en mesure de retrouver les auteurs. Ce procès aurait alors, peut-être, un tout autre impact.

