Mode : « Certaines pièces au prix du neuf »… Les friperies ne deviennent-elles pas hors de prix ?
Depuis 2017, le nombre de friperies en Île-de-France a augmenté de 58 %, passant de 277 à 437 magasins. En France, le prêt-à-porter de seconde main représente environ 6 milliards d’euros selon une étude de l’agence d’intelligence stratégique Xerfi.
« Avant, on trouvait facilement des t-shirts à quelques euros, maintenant certaines pièces sont presque au prix du neuf », constate Quentin, 19 ans, en train de faire ses courses. Cet étudiant passionné de mode fréquente régulièrement les friperies parisiennes. « Au départ, je venais pour les prix, car en tant qu’étudiant, je n’ai pas un gros budget. Mais maintenant, c’est surtout pour le style, on y déniche des pièces uniques que personne d’autre n’a. »
Sophie, 34 ans, partage un constat similaire. Nouvelle dans la capitale, elle essaie d’économiser autant que possible. Elle « essaie également d’acheter moins de vêtements neufs et de privilégier l’occasion » pour une consommation différente.
Cependant, ce choix se heurte rapidement à un obstacle. « Beaucoup de friperies sont devenues très « concept », et les prix ont suivi », se plaint-elle. Ce phénomène semble surtout frappe Paris et les grandes villes. Selon une étude de la Chambre de commerce et d’industrie, depuis 2017, le nombre de friperies en Île-de-France a augmenté de 58 %, passant de 277 à 437 magasins.
Cette évolution accompagne un essor du marché. En France, le prêt-à-porter de seconde main représente environ 6 milliards d’euros, d’après une étude de l’agence d’intelligence stratégique Xerfi. Ce secteur continue de croître rapidement, à un rythme d’environ 10 % par an. Une étude du site américain de friperie en ligne ThredUp prévoit que la croissance du marché de la seconde main pourrait dépasser celle de la fast-fashion d’ici 2030.
## Le vintage devenu tendance
Certaines boutiques adoptent un positionnement similaire à celui des magasins de mode. D’après le rapport Refashion 2025, le prix moyen d’un vêtement de seconde main s’élevait à 9,50 euros en 2023, tandis que celui d’un vêtement neuf atteindra 15,60 euros en 2024. Dans les friperies et les boutiques vintage spécialisées, le prix moyen est estimé à 13 euros, un niveau désormais plus proche du neuf que de la seconde main, et nettement supérieur aux prix des vêtements d’entrée de gamme de l’ultra fast-fashion (environ 8,20 euros).
Chez KIS (Keep It Secret), le propriétaire Arnauld Nejmann définit sa boutique comme « un vintage store et un lieu de vie ». Située dans le Marais (3e arrondissement de Paris), la boutique fait office de friperie et de coffee shop. Les vêtements y sont soigneusement sélectionnés, parfois dans des brocantes ou aux États-Unis, grâce à un réseau de « pickers », des acheteurs chargés de dénicher des habits correspondants à la boutique. « On fait de la curation de pièces d’exception », explique le propriétaire. Le succès du vintage a profondément transformé l’image des friperies.
## « Chaque friperie a son identité »
Pour Arnaud, les prix reflètent surtout le travail de recherche et de tri. « C’est un travail monstre, je n’ai pas l’impression de trahir mes clients. » Qu’en pense Quentin ? « Je comprends un peu, car il y a le tri et la sélection. Mais parfois, j’ai l’impression que c’est surtout parce que c’est devenu tendance. »
Une approche similaire est adoptée chez Urban Vintage Paris, une boutique spécialisée dans la mode des années 1990-2000, qui célébre bientôt ses dix ans. La propriétaire, Cynthia, sélectionne les vêtements en fonction de ses goûts et conseille ses clients. « Chaque friperie a son identité », souligne-t-elle. Sa clientèle est variée, mais la majorité des visiteurs ont entre 20 et 40 ans. Concernant la clientèle de KIS, « en plus des touristes, nous avons de jeunes adultes bien installés qui sont passionnés de mode ».
## Une nouvelle clientèle
Max Rousseau, spécialiste des politiques urbaines et de la gentrification, note que ce phénomène reflète une évolution plus large des centres-villes. « On observe l’arrivée d’un nouveau groupe doté d’un fort capital culturel », précise-t-il. Les jeunes générations s’intéressent davantage à la seconde main, notamment pour des motifs écologiques ou politiques. « On voit beaucoup de jeunes venir pour le côté écolo. Je pense que nous sommes nombreux à nous opposer à la fast-fashion », s’exclame Quentin.
Le vintage devient également un marqueur social. Toutefois, Max Rousseau préfère parler de segmentation du marché plutôt que de véritable gentrification. « Auparavant, les friperies étaient principalement fréquentées par un public populaire. Aujourd’hui, certaines adoptent les codes des boutiques de créateurs, mais le marché reste mixte », explique-t-il.
Concrètement, les pièces les plus recherchées (vintage rares ou marques reconnues) sont triées et vendues dans des boutiques spécialisées à des prix élevés. « La classe populaire n’est pas exclue de la seconde main, mais du haut de gamme de la seconde main », résume l’expert. Entre préoccupations écologiques, inflation et désir de pièces uniques, de plus en plus de consommateurs se tournent vers les friperies. La tendance est claire : « Le marché va continuer d’exploser et les friperies vont probablement se segmenter davantage. C’est l’histoire de l’économie. »

