Guerre en Ukraine : La Russie ne recrute plus que des étudiants, salariés, pauvres et étrangers.
Depuis le début de la guerre, au moins 300.000 soldats russes sont morts et plus d’un million ont été blessés. Fin 2025, un contingent de 5.000 soldats nord-coréens a débarqué en Russie en quelques mois.
Toujours enfermé dans son discours d’« opération spéciale en Ukraine » destiné à sa population, la Russie rencontre des difficultés pour recruter des soldats pour le combat. Bien qu’aucun chiffre officiel ne soit disponible, depuis le début du conflit, les médias russes indépendants et les données ouvertes évoquent la mort d’au moins 300.000 soldats, tandis que plus d’un million ont été blessés.
Le rythme des pertes a clairement augmenté ces derniers mois, les autorités ukrainiennes estimant qu’entre janvier et mars 2026, l’armée russe a perdu plus de 85.000 hommes, alors qu’elle n’aurait recruté qu’environ 80.000 soldats durant la même période. Pour tenter de compenser ce déficit, elle utilise divers moyens, notamment la pression.
### L’argent, un argument devenu insuffisant
La campagne de recrutement repose sur des primes financières, qui dépassent largement les revenus moyens – 200.000 roubles par mois (2.200 euros) – soit 4 à 6 fois plus que le salaire moyen dans certaines régions. Ces primes ont été augmentées en mars 2026 pour atteindre environ 1,47 million de roubles.
Cependant, cet argument ne suffit plus à convaincre les individus de risquer leur vie dans un conflit que la propagande présente comme une « opération de rétablissement de l’ordre en Ukraine » ou de « dénazification », selon Françoise Daucé, directrice d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).
### Mettre la pression sur les plus démunis
Les lourdes pertes compliquent les capacités de la Russie à poursuivre ses opérations militaires. Elle doit alors « recourir à des mesures financières et coercitives toujours plus importantes pour attirer des soldats », observe Johanna Möhring, chercheuse associée au Centre interdisciplinaire sur les enjeux stratégiques (CIENS) et à l’École normale supérieure de Paris.
Elle cible les personnes les plus vulnérables, en s’attaquant à des groupes spécifiques, « comme les personnes faisant l’objet d’une enquête pénale ou endettées », précise la chercheuse. Dès le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, l’armée russe a dû recruter dans les prisons pour alimenter le front.
### Étudiants et salariés également touchés
Ces campagnes de recrutement s’adressent « à toute la population masculine, en valorisant le patriotisme et l’ascension sociale liée à l’engagement dans les forces armées », explique Johanna Möhring. Elles se concentrent surtout dans les zones éloignées du pouvoir et économiquement défavorisées. Là encore, la pression financière joue un rôle central.
Ainsi, dans les universités de province, loin des grandes villes comme Saint-Pétersbourg ou Moscou, les étudiants sont sommés de participer à l’effort militaire. Sous l’œil des autorités régionales, les établissements promettent aux élèves la possibilité de compléter leurs études. « Les grandes universités doivent veiller à ce qu’au moins 2 % des étudiants signent des contrats avec le ministère de la Défense », ajoute Johanna Möhring.
Une approche similaire est adoptée dans les entreprises, qui doivent fournir « une liste d’employés mobilisables » ; en cas de refus, les employés risquent d’être licenciés. « C’est une forme de pression salariale et économique », résume Françoise Daucé. Le problème, c’est que ni les universités ni les entreprises ne souhaitent voir partir leurs effectifs pour combattre en Ukraine. « Mais elles dépendent des autorités locales ou régionales », souligne la directrice d’études.
### Recrutement jusqu’à tromper des étrangers
Lorsque les solutions internes s’épuisent, la Russie se tourne vers les pays voisins, notamment ceux de l’ex-URSS et d’Asie centrale, voire au-delà. Fin 2025, un contingent de 5.000 soldats nord-coréens a été signalé en Russie dans un délai de quelques mois, avec l’aide de Kim Jong-un, allié de Vladimir Poutine, depuis au moins 2024.
Des ressortissants indiens et népalais sont également attirés par une solde de 2.000 euros par mois ou dupés par des promesses de postes sûrs, se retrouvant finalement en première ligne, comme l’expose le documentaire « Inde. Les malgré-nous de l’armée russe », réalisé par Abhijeet Pandey. Dernièrement, le Premier ministre et ministre des Affaires étrangères kényan a dû demander formellement à Moscou d’arrêter d’enrôler ses compatriotes. Plus de 1.000 d’entre eux auraient été « trompés par [des] agents corrompus et cruels pour aller en Russie », selon les autorités kényanes.
Au total, sans compter les Nord-Coréens, environ 20.000 étrangers participent à la guerre menée par la Russie. Cependant, bien qu’ils renforcent les rangs, « l’intégration d’étrangers dans des forces armées pose des défis qui limitent leur utilité à l’aspect « chair à canon » dans des vagues d’assaut contre les défenses ukrainiennes qui tiennent », nuance Johanna Möhring. Même pour remplir ce rôle peu enviable, « le nombre d’étrangers reste insuffisant », constate-t-elle. La seule option restante serait la mobilisation générale, mais cela serait très défavorable pour le Kremlin, qui souhaite éviter de compromettre son discours officiel refusant d’employer le terme « guerre ».

