Tunisie

Malek Bensmaïl : « Ne pas perdre le goût de la complexité »

Malek Bensmaïl a réalisé le film «La Bataille d’Alger : un film dans l’histoire» pour explorer comment un film a contribué à la mémoire collective de l’Algérie. Dans son documentaire, il croise plusieurs couches de récits à travers des archives filmées et des témoignages, afin de montrer que chaque archive n’est pas seulement une image du passé mais un enjeu de pouvoir.

Fidèle à sa manière d’analyser le passé pour le relier à l’actualité, le documentariste Malek Bensmaïl explore, à travers son film «La Bataille d’Alger : un film dans l’histoire», une période cruciale de l’histoire de l’Algérie et ses répercussions au-delà des frontières. Ce film offre également une analyse des coulisses du classique du cinéaste Gillo Pontecorvo «La bataille d’Alger». Entretien exclusif dans le cadre de sa participation au Festival international Jean Rouch Hors les murs à Tunis.

La Presse — Pouvez-vous nous expliquer l’origine du projet «La Bataille d’Alger : un film dans l’histoire» et la raison qui vous a poussé à le réaliser ?

Je suis né dans l’Algérie indépendante, mais j’ai grandi dans un pays marqué par une guerre que je n’ai pas vécue, qui pourtant influençait tout : les conversations familiales, l’école, la ville, ainsi que les silences. Très tôt, la bataille d’Alger a occupé une place particulière dans cet imaginaire : c’est un film italien, réalisé par un cinéaste étranger, mais qui est devenu, pour beaucoup, «le film référence» de l’Algérie, presque plus puissant que nos propres archives.

Depuis mes débuts en tant que cinéaste, je m’intéresse à ce que j’appelle la mémoire contemporaine de l’Algérie : Boudiaf, la décennie noire, la presse, les institutions, la voix des citoyens. Revenir à «La Bataille d’Alger», c’était aller au bout de ce travail : non seulement raconter un moment clé de notre Histoire, mais questionner comment un film a fini par façonner une grande partie de notre mémoire collective, en lieu et place d’un véritable travail d’archives.

Réalisé à ce moment précis, cela répondait aussi à un contexte particulier : le film de Pontecorvo faisait son retour et les débats sur la mémoire coloniale s’intensifiaient. On découvrait que «La bataille d’Alger» était étudié dans les écoles de guerre, utilisé comme un outil de réflexion militaire sur la lutte antiterroriste et la contre-insurrection. Il me semblait essentiel qu’un film algérien, conçu et réalisé depuis Alger, vienne s’inscrire dans cette histoire et reprenne la main sur le récit ainsi que sur la circulation de ces images.

En quoi le film offre-t-il une perspective nouvelle ?

Je ne cherche pas à apporter une «vérité» supplémentaire sur la bataille de 1957, ni à corriger Pontecorvo. Ce qui m’intéresse, c’est de déplacer le regard : passer d’un usage purement historique du film à une sorte d’archéologie de l’objet «Bataille d’Alger» lui-même. Mon documentaire se positionne à l’intersection de plusieurs récits : la révolution algérienne, bien sûr, mais aussi l’histoire des cinémas militants, des propagandes d’État, des cinéphilies, ainsi que des usages universitaires et militaires du film, en Algérie, en Europe, aux États-Unis.

Le geste nouveau, s’il existe, réside dans le point de vue : celui d’un cinéaste algérien, né après l’indépendance, qui ne voit plus «La Bataille d’Alger» comme un monument intouchable, mais comme un organisme vivant, contradictoire, à la fois film de libération et œuvre récupérée par d’autres pouvoirs. On abandonne la vénération patrimoniale pour entrer dans un dialogue critique avec l’œuvre, sans la fétichiser ni la juger de l’extérieur.

Archives, témoignages, mise en récit : comment éviter la simple reconstitution ?

Je crois fermement que le documentaire ne doit pas simplement illustrer l’Histoire, mais mettre la mémoire à l’épreuve. Dans «La bataille d’Alger, un film dans l’Histoire», j’ai procédé comme dans mes autres films : en croisant plusieurs couches — les archives filmées (tournage, actualités, documents officiels), les paroles des protagonistes et des témoins (anciens du FLN, techniciens, producteurs, critiques, historiens) et un regard contemporain, assumé comme subjectif.

Plutôt que de dérouler une chronologie bien ordonnée, j’ai souhaité faire entendre des voix qui s’opposent, se complètent, parfois se contredisent. On voit que chaque archive n’est pas seulement une image du passé, mais un enjeu de pouvoir, de récit, de point de vue. De cette friction — entre mémoires algériennes, italiennes, françaises, américaines — naît autre chose qu’une reconstitution : une réflexion sur la fabrication de la légende «Bataille d’Alger».

Quels échos votre film suscite-t-il face aux violences politiques contemporaines ?

Depuis les années 1990, je filme un pays soumis à diverses formes de violence : la guerre «civile», l’autoritarisme, les manipulations politiques, les fractures sociales, ce que le pouvoir montre et ce qu’il cache. Dans ce contexte, «La Bataille d’Alger» devient un objet fascinant : un film qui, dès sa sortie, circule entre les maquis, les ciné-clubs, les festivals, ainsi que dans les académies militaires. En revisitant ce film, on constate rapidement des échos avec nos guerres et nos soulèvements contemporains : occupations, attentats, répressions, torture, états d’urgence. Je n’ai pas voulu souligner ces parallèles, mais montrer comment un même film peut être interprété, selon les lieux et les époques, tantôt comme un manifeste de résistance, tantôt comme un manuel de guerre urbaine.

Cette ambivalence raconte quelque chose de profond sur la violence politique actuelle et sur la manière dont les images circulent entre dominés et dominants.

Mémoire algérienne partagée : quel est le sens de cela pour un cinéaste maghrébin ?

Je suis né quatre ans après l’indépendance : j’appartiens à cette génération qui a grandi entre le grand récit héroïque et les désillusions du post-colonial. La mémoire algérienne est pour moi une base solide, car elle a engendré des images d’émancipation puissantes, mais c’est aussi un poids, lorsqu’elle se fige en mythe officiel et qu’elle empêche d’autres récits d’émerger — des récits plus intimes, plus critiques, plus contradictoires. En tant que cinéaste maghrébin, je ne vois pas cette mémoire comme un patrimoine exclusif aux Algériens. Elle résonne avec d’autres expériences coloniales, d’autres luttes pour l’indépendance, d’autres violences d’État.

Ce qui m’intéresse, c’est de faire circuler ces mémoires de part et d’autre de la Méditerranée — entre Algérie, France, monde arabe, Europe — et de montrer qu’aucune d’elles n’est pure, homogène ou linéaire.

Dans ce mouvement, «La Bataille d’Alger» devient un carrefour : un film algérien, italien, tiers-mondiste, européen, utilisé aussi bien dans le Nord que dans le Sud, et c’est cette circulation que je mets en lumière.

Quels messages souhaitez-vous transmettre aux jeunes générations ?

Si je devais résumer mon intention, je dirais : transmettre le goût de la complexité et de la nuance. Nous avons été bercés par des récits très simplistes — héros contre traîtres, vainqueurs contre vaincus — qui finissent par nous empêcher de réfléchir à ce que nous vivons aujourd’hui.

A travers ce film, j’aimerais que les jeunes spectateurs prennent conscience que même une œuvre mythique comme «La Bataille d’Alger» est le fruit de compromis, de choix politiques et esthétiques, de zones d’ombre et de contradictions.

Je voudrais aussi les encourager à produire leurs propres images, à documenter leur époque, leurs colères, leurs espoirs, avec la même exigence que celle de Pontecorvo, et que j’essaie d’exiger pour l’Algérie contemporaine.

Nous manquons cruellement d’archives du présent ; il ne s’agit pas seulement de monuments pour le passé, mais de films qui permettent demain de comprendre comment une société pensait, doutait, se débattait.

Si les jeunes sortent de ce film avec l’envie de questionner les images plutôt que de les consommer, de filmer leur réalité plutôt que de la subir, alors l’objectif sera atteint.