Tunisie

« Sursis de Walid Tayaa : l’esthétique du silence face à l’indicible »

Le film « Sursis » de Walid Tayaa s’ouvre avec une question qui tient tout le récit, si récit existe, en utilisant des rushes datant de 2013, 2019, 2022, 2024 et 2025. Il raconte en filigrane la question des bavures policières, inscrite dans une temporalité qui commence en 2011, mais refuse la frontalité et le témoignage brut.


Un film qui s’écrit dans les interstices, entre mémoire fragmentée, silences habités et violence hors-champ. « Sursis » ne raconte pas frontalement, il laisse surgir.

La Presse — Le film Sursis, réalisé par Walid Tayaa, débute par une question qui soutient tout le récit, si récit il y a. Ce dernier repose sur une mise en scène utilisant des espaces variés tels que des hangars, tunnels et couloirs. Les personnages y sont assis sur des chaises, immobiles et figés comme lors d’un interrogatoire. Ils sont filmés en clair-obscur, avec une perspective qui plonge vers l’obscurité. Le silence est accompagné d’une diversité de plans successifs, créant une tension visuelle.

Les personnages se retrouvent face à l’anonymat, témoignant par le biais de voix seules. L’expression des visages est marquante : ces protagonistes semblent être les auditeurs d’un témoignage sordide.

« Ce film est complètement bricolé », déclare Walid Tayaa. « Bricolé dans le sens où il s’agit de rushes datant de 2013, 2019, 2022, 2024 et 2025 ».

Cette matière est étalée sur le temps, semblable à une mémoire qui refuse de se fixer. Le réalisateur se décrit lui-même comme « un peu comme une fourmi », avec une idée qui mijote, persistante, illustrant comment un personnage peut, face à la caméra, ne pas parler tout en parvenant à transmettre des émotions.

Le dispositif de tournage utilisé par le réalisateur pour contourner l’embarras d’un témoignage à visage découvert, ainsi que d’autres techniques de camouflage (contre-jour, flou), est particulièrement astucieux. Il permet d’offrir un écrin esthétique et expressif à sa narration, créant une atmosphère qui donne corps aux histoires et personnages.

Le film regorge de détails essentiels, tels que la valeur du silence, la bande-son, et le choix des visages qui, même face à la caméra, ne la regardent jamais, que ce soit par désarroi, honte ou par stupéfaction face à l’horreur.

Les décors se resserrent, les plans se rapprochent de plus en plus, comme un étau qui se ferme.

Quatre histoires prennent racine dans des décors symboliques : une forêt, des pierres, une plage, une route. Ce sont des espaces ordinaires, fragments du quotidien, marqués par des débuts anodins : aller se baigner avec une amie, fêter la fin des examens, féliciter des voisins pour une naissance. Puis, en trente, quarante ou cinquante secondes, tout bascule. La vie ordinaire glisse vers le dramatique, l’insupportable, l’atroce.

Les plans accompagnent les récits sans les paraphraser, se concentrant sur des textures, lumières, forêts, rochers, ombres…

C’est comme un film de la vie qui défile sur son lit de mort. Des images gravées demeurent pour ne pas se laisser submerger par l’horreur. Une lumière éblouit au moment d’une arrestation. Un son résonne dans notre tête, masquant le visage du tortionnaire. Une chanson fredonnée pour se protéger des cris des torturés…

« Sursis » aborde en filigrane la question des bavures policières, inscrite dans une temporalité débutant en 2011. Cependant, il refuse la frontalité et de transformer ces récits malheureux en produits de consommation. Le film maintient une distance par rapport au témoignage brut et au discours direct, là où la frontière devient dangereusement fine.

« Sursis » ne se définit pas comme un documentaire au sens traditionnel du terme. C’est une œuvre de création, affirmant la liberté de l’auteur de raconter différemment, par la forme, le silence et l’absence. Ainsi, la beauté de la mise en scène agit comme un contrepoids pour que le film se conclue comme il s’est construit : sur un cri étouffé.