
L’Intelligence artificielle en Tunisie : du potentiel à la maîtrise, défi d’échelle.
La Tunisie possède les éléments essentiels pour établir un écosystème d’intelligence artificielle (IA) dynamique, incluant des compétences, une communauté scientifique engagée et un réseau de startups. Cependant, le pays fait face à une dépendance significative vis-à-vis des technologies et des infrastructures étrangères, et peine à transformer ses atouts en capacités de production à grande échelle. Les principaux défis à surmonter incluent la gestion des données, la puissance de calcul, le financement, la souveraineté numérique, la cybersécurité et la gouvernance. La question cruciale qui se pose est de savoir si la Tunisie peut développer une IA qui réponde à ses besoins et génère de la valeur.
L’intelligence artificielle est devenue un enjeu stratégique pour les entreprises et les gouvernements, mais en Tunisie, un fossé persiste entre les discours des institutions et la réalité du terrain. Imed Hanana, expert en IA et ancien président de l’ATIA, souligne que le pays reste principalement un consommateur de technologies étrangères, malgré des atouts qui pourraient permettre un tournant vers la production locale.
Le constat est préoccupant : la Tunisie a multiplié les annonces concernant une stratégie nationale d’intelligence artificielle et de données ouvertes depuis 2018. Fin 2023, une nouvelle annonce a été faite, affirmant que cette stratégie était « presque achevée ». Cependant, selon Hanana, cette répétition d’annonces sans résultats concrets est symptomatique d’un décalage : « La Tunisie communique sur l’IA plus vite qu’elle ne la construit ».
Les classements internationaux témoignent également de cette situation. D’après l’AI Readiness Index 2025 d’Oxford Insights, la Tunisie a chuté de la 54e à la 88e place en matière de préparation à l’adoption de l’IA, se retrouvant désormais derrière de nombreux pays. En revanche, elle se classe 29e mondialement pour les publications académiques en IA et se positionne au deuxième rang africain dans l’AI Talent Readiness Index 2025, avec un score de 51,8 points, juste derrière l’Afrique du Sud.
Le pays bénéficie d’un vivier de compétences qui pourrait favoriser le développement de solutions locales, notamment dans des secteurs comme le logiciel, la santé et l’e-gouvernement. Cependant, il est impératif de définir une vision claire pour l’avenir.
La Tunisie ne souffre pas d’un manque de talents, mais le financement et les infrastructures de calcul sont des points critiques. Selon Hanana, le financement à grande échelle et les infrastructures de calcul intensif, comme les capacités de stockage et les GPU, sont déficients. Les classements récents révèlent des limites structurelles en matière de politiques publiques et d’investissements. La majorité des startups tunisiennes ne peuvent pas se permettre de financer des infrastructures de calcul industrielles sans un soutien public-privé significatif.
La connectivité fixe est également un défi. Bien que la Tunisie ait été pionnière avec le lancement de la 5G début 2025, l’accès généralisé à la fibre optique à haut débit reste insuffisant, limitant l’impact de l’IA sur l’économie.
Le véritable atout réside dans le capital humain, avec plus de 30 000 diplômés en ingénierie et informatique chaque année. Cependant, il est crucial de transformer ce potentiel en capacité productive. Les compétences seules ne suffisent pas sans accès aux données, à la puissance de calcul et aux ressources financières nécessaires.
La question des données est centrale. Bien qu’elles soient présentes dans plusieurs secteurs, elles sont fragmentées et souvent mal digitalisées. Le manque d’interopérabilité et un cadre juridique obsolète entravent leur exploitation. Pour développer des modèles adaptés aux réalités tunisiennes, un effort significatif est requis pour collecter et structurer ces données.
Hanana insiste sur la nécessité de considérer les données comme une infrastructure stratégique, en identifiant leur disponibilité, leur gestion et leur qualité. L’interopérabilité doit être améliorée pour permettre aux systèmes publics de communiquer de manière sécurisée. Enfin, un équilibre entre ouverture et protection des données est essentiel pour encourager l’innovation tout en garantissant la sécurité des informations sensibles.
Les capacités de calcul sont un autre point critique. Bien que la Tunisie dispose de data centers certifiés, ces infrastructures ne sont pas encore adaptées à l’entraînement de modèles d’IA à grande échelle. L’installation récente d’un supercalculateur au Centre de Calcul El Khawarizmi représente une avancée significative, mais il est crucial d’ouvrir cet outil aux startups et aux projets industriels pour développer un écosystème national d’IA.
La dépendance à des infrastructures cloud étrangères demeure forte, illustrant une vulnérabilité systémique. La Tunisie doit développer une capacité d’adaptation et de déploiement local à partir de modèles open source, tout en renforçant ses infrastructures de télécommunications.
L’IA commence à transformer les processus décisionnels dans divers secteurs, notamment la finance, l’administration et la santé. Cependant, cette automatisation soulève des questions de biais et de responsabilité. Les risques de transparence et d’obscurité dans les décisions algorithmiques doivent être pris en compte, surtout en l’absence d’une législation spécifique à l’IA.
La cybersécurité est un enjeu majeur à mesure que la numérisation progresse. L’IA peut être utilisée à la fois comme un outil d’attaque et comme un vecteur de nouvelles vulnérabilités. Bien que la Tunisie ait des capacités en cybersécurité, la situation reste préoccupante, avec des milliers d’attaques détectées chaque année.
Pour avancer, la Tunisie doit établir un cadre réglementaire clair qui protège les données tout en favorisant l’innovation. Cela implique de développer une culture de responsabilité et de garantir que les décisions influencées par l’IA soient transparentes et justifiables.
Imed Hanana identifie trois priorités essentielles pour les cinq prochaines années : renforcer le capital humain, développer des infrastructures de calcul et un cloud souverain, et passer de l’expérimentation à l’usage concret de l’IA dans des secteurs clés. La transformation de la Tunisie en un acteur capable de créer et de maîtriser l’intelligence artificielle repose sur une approche intégrée, alliant formation, gestion des données et développement d’applications concrètes.
