L’art : nécessité d’équilibre intérieur ou simple esthétique ? À AlGallery.
La galerie AlGallery a accueilli une table ronde autour de la question « L’art, expression esthétique ou nécessité d’équilibre intérieur ? » en marge de l’exposition « It’s probably me… » de Sahar Bettaieb, qui s’est prolongée jusqu’au 24 mai dernier. Sahar Bettaieb, spécialiste en chirurgie cardiaque, a attendu presque 30 ans pour sa première exposition, marquant une frontière entre deux phases de sa vie.
Au carrefour de la science, de la conscience et de l’inconscient, la galerie AlGallery a organisé une table ronde sur une question aussi personnelle qu’universelle : « L’art, expression esthétique ou nécessité d’équilibre intérieur ? ». Cet événement, tenu en marge de l’exposition « It’s probably me… » de Sahar Bettaieb, a rassemblé médecins, artistes, universitaires et amateurs d’art pour explorer le rôle fondamental de la création dans nos existences. Entre reconstruction intérieure, art-thérapie et quête de soi, les discussions ont révélé une conception de l’art davantage perçu comme une nécessité vitale que comme une simple recherche de beauté, capable de soulager des blessures invisibles et de redonner sens à l’expérience humaine.
La Presse — AlGallery a récemment organisé une table ronde intitulée « L’art : expression esthétique ou nécessité d’équilibre intérieur ? ». Cet échange a eu lieu en marge de l’exposition « It’s probably me… » de Sahar Bettaïeb, qui s’est terminée le 24 mai dernier. Les journalistes Mehdi Kantaoui et Nadia Ayadi ont animé cette rencontre.
L’art comme espace de reconstruction
Cet événement a réuni journalistes, médecins, artistes et passionnés d’art. Un tour de micro a permis de recueillir les réponses apportées aux points soulevés lors du débat. Un point commun entre de nombreux intervenants est qu’ils exercent des professions scientifiques tout en s’engageant dans un chemin artistique depuis leur enfance.
Sahar Bettaïeb, elle-même, est spécialiste en chirurgie cardiaque. Dans cette trajectoire « entre scalpels et pinceaux », c’est évidemment la peintre qui a précédé la chirurgienne. « L’artiste qui était restée en hibernation s’est finalement affirmée », a déclaré Sahar Bettaïeb. En effet, elle a attendu près de 30 ans avant de réaliser sa première exposition. Pour elle, cette décision de se présenter comme peintre confirmée et de partager ses œuvres marque une frontière entre deux phases de sa vie.
Concernant le thème du débat, les participants ont convenu que toute forme d’expression artistique constitue moins une recherche de « beau » qu’un moyen de gérer une tension et d’organiser le chaos intérieur.
Lorsque le parcours professionnel requiert des calculs et des précisions, l’art émerge comme une expression de l’âme et de la fragilité humaine, parfois même comme une nécessité ou un moyen de survie. Les médecins sont quotidiennement confrontés à la souffrance des patients, aux angoisses des proches et à l’impératif d’intervenir pour leur apporter réconfort.
Ils se tournent vers l’art pour compenser les séquelles émotionnelles d’une profession extrêmement éprouvante. L’art n’est donc pas perçu simplement comme une performance esthétique, mais devient un moyen de transformation psychique. Une psychologue présente a souligné que, pour la peinture, les images, couleurs et formes révèlent parfois des facettes inconscientes de soi.

Ces œuvres traduisent « un état d’âme, un état d’être ». Ce n’est donc pas une expression rationnelle et « réfléchie ». Pour Sahar Bettaïeb, c’est une introspection et une compensation en même temps. « Chacun de nous porte un monde à explorer. Le meilleur voyage se fait dans cette terre inconnue qu’est soi-même ». Elle a aussi mentionné que c’est durant ses années à Paris qu’elle a ressenti le besoin de peindre Sidi Bou Saïd.
Pour les intervenants, nous sommes tous artistes d’une certaine manière, quel que soit notre choix de carrière. On ne naît pas forcément « avec les doigts sur un piano », mais on découvre des talents au fil des années. En plus de l’art de créer, il y a « l’art de recevoir », de se laisser toucher et imprégner par diverses expressions et sensibilités artistiques.
L’art comme complément de soins
Qu’est-ce qui nourrit le plus la créativité artistique ? Les blessures ou les moments d’équilibre ? Parmi les réponses, il ressort que toute forme d’art répare l’invisible en nous. Elle atteint ce qui reste inaccessibile et échappe à la médecine traditionnelle, d’où l’intérêt croissant pour l’art-thérapie. Cette discipline suscite de plus en plus l’intérêt des professionnels de santé ainsi que des patients.
Le soulagement est recherché à l’interface entre science et art, ce dernier se révélant être un réel complément au traitement médical. Sahar Bettaïeb a raconté comment la peinture l’a aidée pendant sa convalescence suite à un grave accident de la route. Michela Marguerita Sarti, peintre et commissaire d’exposition, a évoqué que sa carrière artistique l’a énormément aidée à gérer les séquelles d’une intervention chirurgicale lourde.
C’est pour cette raison que des artistes visitent régulièrement les services de pédiatrie pour proposer des activités créatives aux enfants hospitalisés. Les médecins présents ont suggéré qu’un jour, on devrait envisager de prescrire des visites de galeries, de musées, spectacles et autres sur ordonnance.
Ils ont également discuté de l’impact des ondes en musicothérapie. Ils ont expliqué qu’elles peuvent soulager des tendinites, des céphalées et différents types de douleurs, mais dans certaines limites. « On ne peut pas enlever une tumeur en peignant », a souligné Sahar Bettaïeb. L’art-thérapie vise tout de même à rechercher un effet de transformation ou d’équilibre chez la personne. Un coach de taï-chi présent a également évoqué, selon son expérience, l’effet apaisant de l’expression corporelle, surtout lorsqu’elle est associée à la musique.
Retrouver le langage de la main
Habib Ben Salha, universitaire, écrivain et journaliste, a pris la parole pour souligner l’importance des arts visuels. « J’accuse les poètes qui ne fréquentent pas les galeries », a déclaré Habib Ben Salha. Il a encouragé les participants à se découvrir à travers la peinture. Dans cette forme de poésie silencieuse, différentes disciplines, dont les sciences et la littérature, se croisent.
« Le meilleur roman, pour moi, est un roman visuel ». Même si le sens des toiles demeure en partie inaccessible, selon Ben Salha, il existe également un art de ne pas comprendre, de se laisser porter par cette ambiguïté. Le plus important, affirme-t-il, est de multiplier les questions sans rechercher de réponses définitives. Habib Ben Salha considère néanmoins que les toiles ne doivent pas être encombrées de détails, à l’image d’un subconscient chargé d’idées et d’émotions.
Il est préférable de privilégier « la difficulté d’être simple, le courage de faire simple pour laisser l’autre réfléchir ». Un autre point marquant dans l’intervention de Ben Salha est son appel à « retrouver le langage de la main », qui représente « un cerveau à part ». Selon lui, c’est ce qui nous protège de « l’inintelligence artificielle ».
Il a vivement critiqué les affiches générées automatiquement par des intelligences artificielles, créées par ceux qui « volent et sont ensuite volés », alors que de véritables artistes existent. Il a également regretté que nous soyons passés d’une culture de la main créatrice à une culture du doigt improductif qui défile sur un écran de téléphone.
« It’s probably me… or you »
Sahar Bettaïeb a annoncé, lors de cette rencontre, une prochaine exposition intitulée « It’s probably me… or you ». Le titre de la première exposition récente signifie littéralement « c’est probablement moi ». Cette nuance émotionnelle et introspective est empreinte d’hésitation, surtout avec les trois points ajoutés à la fin.
Si elle s’exprime à travers ses tableaux, d’autres pourraient certainement se reconnaître dans cette réflexion personnelle. Les peintures se présentent comme « un miroir tendu au visiteur ». La deuxième exposition viendra renforcer ce passage de l’intime au partagé. Elle prolongera le même univers, entre mémoire, réalité et onirisme. Un livre sera également publié, contenant des photographies des peintures ainsi que des textes. La première toile qui y figurera s’appelle « Schizophrénie », un choix qui n’est pas anodin. Nous y reviendrons.
