Maroc

UM6P dépose déjà 91 brevets, le rythme s’accélère


UM6P a déposé 91 brevets entre 2018 et 2026, témoignant d’une tendance à la hausse presque ininterrompue. Plus de la moitié des brevets se concentrent sur l’économie circulaire et la valorisation des déchets, visant à extraire une valeur ajoutée des ressources naturelles.


La mine marocaine est devenue, à l’UM6P, un terrain d’innovation. En seulement huit ans, ses chercheurs ont déposé 91 brevets. Ce chiffre cache des processus, des hommes et des femmes, ainsi qu’une idée simple : extraire bien plus du roc que du phosphate.

L’essentiel

L’UM6P a déposé 91 brevets entre 2018 et 2026, marquant une trajectoire presque ininterrompue à la hausse. Plus de 120 inventeurs et une quinzaine de pays ont participé à ces dépôts. Plus de la moitié des brevets visent l’économie circulaire et la valorisation des déchets — l’idée de « hacker la mine » pour en tirer une valeur ajoutée. Plusieurs innovations ont déjà dépassé le stade du laboratoire : un dispositif anti-triche utilisé lors des examens du baccalauréat, une technologie laser exportée vers les États-Unis, et des pompes fabriquées au Maroc. En ce qui concerne les batteries, l’université a lancé l’entreprise industrielle NGB Materials, produisant un matériau pour les batteries de véhicules électriques à partir d’acide phosphorique.

Les détails

Le campus est situé au beau milieu d’une plaine aride, à une cinquantaine de kilomètres de Marrakech. Des bâtiments en terre ocre, des étudiants traversant les allées — et à l’intérieur de laboratoires sans indication extérieure, des chercheurs passent leurs journées à analyser une seule chose : le minerai de phosphate. À l’UM6P, la mine est un point de départ, et non l’inverse.

Le mot le plus souvent employé par nos interlocuteurs ce jour-là est inattendu dans un cadre universitaire : “hacking.” Hacker la mine — c’est-à-dire l’explorer autrement, s’en détourner de son usage conventionnel, et en extraire tout ce qu’elle renferme et qui n’a jamais été récupéré auparavant. Cette philosophie se concrétise par un chiffre tangible : 91 brevets déposés entre 2018 et 2026.

Une tendance en hausse presque chaque année

Quatre-vingt-onze brevets en neuf années calendaires. Pour comprendre ce que cela signifie, il suffit de suivre la trajectoire : deux brevets en 2018, lorsque l’université venait juste d’ouvrir ses portes. Depuis, la courbe a presque constamment augmenté — et rien qu’au cours des cinq premiers mois de 2026, une dizaine de brevets ont déjà été déposés.

Derrière ces dépôts se tiennent plus de 120 inventeurs — et une ambition qui dépasse largement les frontières du Maroc. Les brevets sont déposés dans une quinzaine de pays car, comme le souligne un chercheur, « le terrain de jeu est mondial. » Un brevet déposé seulement au Maroc n’offre aucune protection une fois dépassée la frontière. C’est pourquoi ils sont également déposés aux États-Unis et en Chine — où se déroulent d’importantes batailles industrielles.

Plus de la moitié de ces brevets se concentrent sur l’économie circulaire et la valorisation des déchets — en d’autres termes, transformer en ressource ce qui était hier jeté. C’est là le cœur du sujet. Le reste est réparti entre agriculture verte, technologies environnementales, exploitation minière numérique et stockage d’énergie.

Deux processus de référence : flottation et démétallisation

L’histoire ne commence pas en 2018. Elle débute en 1973, lorsque le Maroc a rapatrié un centre de recherche sur le phosphate en provenance de France — le CERPHOS. De cet héritage ont émergé deux technologies, développées et ensuite perfectionnées par l’UM6P, qui fonctionnent maintenant dans les usines du groupe.

Le premier est connu sous le nom de flottation inverse. Le principe est plus simple qu’il n’y paraît : dans le minerai brut, le phosphore est mélangé à d’autres minéraux. La flottation fait remonter à la surface les éléments ne contenant pas de « P » et les élimine du minerai, enrichissant ainsi sa teneur en phosphate.

Le second s’appelle démétallisation. Ici, l’accent est mis sur l’acide phosphorique : le processus élimine les métaux les plus problématiques, avec le cadmium en première ligne. Certains de ces éléments ont de la valeur. Ils sont éliminés, oui — mais dans le but de les récupérer et potentiellement de les revendre.

« Avant qu’une technologie n’atteigne l’usine, elle traverse ce que nous appelons la vallée de la mort, » me dit-on. La vallée de la mort est le moment où une idée fonctionne en laboratoire mais n’a pas encore été mise à l’échelle industrielle. Beaucoup d’idées y périssent. Le rôle de l’université, précisément, est d’aider ses inventions à franchir ce cap.

Lorsque la recherche prend forme

Plusieurs de ces inventions ont déjà quitté le laboratoire pour devenir des produits, des entreprises — et parfois même des exportations. Prenons le baccalauréat, par exemple. Peu de gens savent que le système anti-triche sécurisant l’examen national est né dans un laboratoire de l’UM6P. Une technologie non intrusive qui a doublé le taux de détection de fraude. La même équipe a conçu des diplômes impossibles à contrefaire — et la technologie est maintenant en cours d’exportation.

Considérons ensuite un laser : un dispositif capable d’analyser en temps réel la teneur en phosphate dans le minerai, sans contact — un peu comme un scanner douanier. Cette technologie, développée à Benguerir, est désormais exportée vers les États-Unis. Une invention marocaine vendue en Amérique.

Enfin, les pompes — moins spectaculaires, mais tout aussi significatives. Une entreprise née de l’université conçoit et fabrique maintenant ses propres pompes au Maroc, alors qu’elles étaient autrefois importées. Son premier client ? Le groupe OCP lui-même, un grand consommateur de pompes.

Dans la chaîne mondiale des gigafactories

Si une aventure mérite d’être retenue, c’est bien celle des batteries. Les batteries LFP sont composées de lithium, de fer — et de phosphate. Le Maroc détient 70 % des réserves de phosphate connues dans le monde.

Les chercheurs de l’UM6P ont développé un processus pour fabriquer le matériau actif de ces batteries en utilisant l’acide phosphorique du groupe. Deux brevets protègent ce savoir-faire. De cette recherche a émergé une entreprise industrielle, NGB Materials, soutenue par le bras d’innovation du groupe. L’objectif : produire des composants de batteries au Maroc et ancrer le pays au sein de la chaîne d’approvisionnement mondiale des soi-disant gigafactories.

Ce que ces brevets révèlent

Ces 91 brevets ne sont pas une collection de trophées entreposés. Ils racontent l’histoire d’un changement — celui d’une institution emblématique qui, autrefois, vendait son minerai à la tonne et apprend désormais à vendre son intelligence.

Un brevet déposé n’est pas encore une usine, et toutes ces inventions ne deviendront pas nécessairement des succès commerciaux. L’UM6P est une université construite autour de la recherche — une université de recherche qui enseigne également, et non l’inverse.

On dit souvent que la principale ressource du Maroc est son capital humain. Ici, sur cette plaine aride, la matière grise vaut plus que la matière brute.