Maroc

Réchauffement des eaux et flambée du carburant : La filière sardinière marocaine en difficulté

Le Maroc, reconnu comme le premier producteur mondial de sardines, fait face à des défis majeurs qui menacent l’une de ses ressources halieutiques les plus précieuses. Les effets du réchauffement climatique, la diminution des débarquements, l’augmentation des coûts du carburant en raison des tensions géopolitiques, ainsi qu’une demande mondiale croissante pour les poissons en conserve, dressent un tableau alarmant pour l’industrie de la pêche.

Dans un article paru le 31 août 2026, le magazine économique américain Fortune aborde ces enjeux pressants, mettant en lumière les difficultés croissantes du secteur de la pêche au Maroc. La publication souligne que le déplacement des bancs de sardines vers des eaux plus froides contraint les pêcheurs à naviguer plus loin, alors même que les coûts de l’énergie et du carburant continuent d’augmenter.

Entre 2022 et 2024, les débarquements de poissons au Maroc ont chuté d’environ 46 %, un indicateur préoccupant dans un contexte où la consommation mondiale de poissons en conserve ne cesse d’augmenter. Aux États-Unis, par exemple, les ventes de poissons en conserve ont grimpé de 2,3 milliards de dollars en 2018 à plus de 2,7 milliards de dollars en 2024. L’année dernière, les consommateurs américains ont dépensé 3,52 milliards de dollars pour des produits de la mer à longue conservation, plaçant la sardine comme le deuxième poisson en conserve le plus populaire, juste derrière le thon.

Cette tendance ne se limite pas aux États-Unis. En 2025, les commandes de poissons en conserve via la plateforme Grubhub ont triplé, et le marché mondial du poisson en conserve, évalué à 10,24 milliards de dollars en 2024, pourrait atteindre 17,97 milliards de dollars d’ici 2034.

Fortune souligne que cette demande accrue se heurte à des contraintes d’offre de plus en plus marquées. Rachid Sumaila, professeur à l’Université de Colombie-Britannique, explique que la sardine est particulièrement vulnérable aux variations de température. En réponse au réchauffement des eaux, l’espèce migre vers des zones plus fraîches, perturbant ainsi les dynamiques traditionnelles de la pêche. « La sardine est extrêmement sensible au changement climatique, et nous le constatons sur la côte Pacifique », précise-t-il. Ce phénomène se manifeste également au Maroc, où les pêcheurs doivent s’éloigner des zones habituelles pour trouver des bancs de poissons.

Cependant, Sumaila avertit que la baisse des débarquements ne peut être attribuée uniquement au changement climatique. « Une partie de cette baisse de 45 % est liée au changement climatique, mais il y a aussi la surpêche et d’autres facteurs affectant l’océan, comme la pollution et le plastique », souligne-t-il.

Le rapport de Fortune met également en lumière les conséquences indirectes de la guerre en Iran sur l’industrie halieutique. Bien que l’Iran ne soit pas un acteur majeur dans la production de sardines, le conflit a des répercussions sur les marchés énergétiques. La fermeture de facto du détroit d’Ormuz, par lequel transite près d’un cinquième des approvisionnements mondiaux en pétrole, a entraîné une augmentation significative des coûts du carburant, ce qui pénalise particulièrement les pêcheurs marocains déjà contraints de naviguer plus loin.

« Bien que la guerre en Iran n’ait pas d’effet direct, elle impacte indirectement les prix. Les coûts de la pêche, des navires et de l’énergie deviennent exorbitants », résume Sumaila. Depuis la fermeture du détroit au printemps, le prix du Brent a augmenté de 10 à 13 %, un événement qualifié par l’Agence internationale de l’énergie de plus importante perturbation de l’approvisionnement pétrolier de l’histoire.

Sumaila précise que les répercussions de cette situation ne se limitent pas au Moyen-Orient. « Les pêcheurs thaïlandais le ressentent également. On peut imaginer que les pêcheurs marocains, africains ou des îles du Pacifique vivent la même situation », estime-t-il.

Pour Sumaila, la gravité de la situation réside dans la combinaison de ces facteurs. D’une part, les sardines se déplacent vers des eaux plus éloignées, et d’autre part, le coût du carburant pour les atteindre augmente. Les pêcheurs se retrouvent ainsi à dépenser davantage sans garantie de captures suffisantes. « Il y a aussi les coûts d’assurance, la sécurité des personnes. Cette combinaison est très préoccupante », avertit-il, ajoutant que « si les poissons remontent vers le nord, c’est ce à quoi nous serons confrontés. C’est comme subir un double choc. »

Cette accumulation de contraintes pourrait, à terme, entraîner une hausse des prix du poisson et une diminution de son accessibilité pour les consommateurs. Les exportations de sardines congelées, quant à elles, connaissent déjà un déclin. La part de ces exportations dans les ventes marocaines de petits pélagiques côtiers est passée d’environ 70 % en 2020 à près de 23 % en 2025, bien avant le début du conflit en Iran. Cette tendance est également liée aux coûts énergétiques, la congélation du poisson étant une activité énergivore, la rendant vulnérable à la hausse des prix.

Fortune conclut que les tendances actuelles convergent vers une même issue : des quantités de poisson réduites à des prix plus élevés. Rachid Sumaila résume cette évolution en une phrase : « Nous paierons davantage pour manger moins. » Ce phénomène, précise-t-il, ne concerne pas uniquement les poissons pêchés au Canada, mais s’étend à l’ensemble du marché mondial, affectant les budgets des ménages.

En réponse à la hausse des prix et à la contraction de l’offre locale, les autorités marocaines ont décidé d’interdire les exportations de sardines congelées pour préserver l’approvisionnement du marché national et stabiliser les prix. Toutefois, Sumaila émet des réserves quant à l’efficacité de cette mesure à long terme. « Interdire les exportations peut apporter un soulagement à court terme, mais cela entraîne une série d’effets que l’on ne perçoit pas forcément au moment de la décision », prévient-il.

Le débat soulève également des questions sur l’accès des ménages modestes à une source de protéines traditionnellement abordable. Sumaila établit un lien entre l’état des stocks halieutiques et certaines politiques de soutien public, notamment les subventions au carburant. Bien qu’il défende les subventions pour la recherche scientifique et la gestion des pêcheries, il estime que les aides au carburant peuvent inciter à une intensification de l’effort de pêche.

« Si vous payez le carburant, vous incitez les gens à pêcher davantage qu’ils ne l’auraient fait autrement », affirme-t-il. Les subventions mondiales à la pêche, selon les dernières estimations, atteignaient 35,4 milliards de dollars en 2018, dont 22,2 milliards de dollars favorisaient l’augmentation des capacités de pêche, exacerbant ainsi la surpêche.

Le Maroc n’est pas le seul pays à faire face à ces défis. Le Portugal et l’Espagne ressentent également des tensions sur leurs pêcheries de sardines. Au Portugal, la saison 2026 a été rouverte en mai avec un quota national de 33.446 tonnes, environ 1.000 tonnes de moins que l’année précédente. En Espagne, le quota pour 2026 est inférieur d’environ 3 % à celui de l’année précédente, tandis que les prix continuent d’augmenter, le kilogramme de sardine atteignant en moyenne 1,50 euro, soit 50 centimes de plus qu’en 2024.

Les conséquences de ces évolutions dépassent désormais le cadre de la pêche, avec des répercussions sociales potentielles sur les petits pêcheurs et leurs conditions de vie. Sumaila évoque des mouvements migratoires de pêcheurs marocains vers le Portugal, soulignant que « lorsque ces répercussions se produisent, ce sont les travailleurs à petite échelle qui sont touchés. Les gens se déplacent. Puis vient la migration. »