Maroc

Novembre 1980 : 70.000 Casablancais exigent de voir Keegan.


Mort le 20 juillet 2026 à l’âge de 75 ans, Kevin Keegan a laissé une empreinte indélébile dans le monde du football, allant jusqu’au Maroc. En novembre 1980, alors qu’il était blessé et initialement absent, la star anglaise a été rappelée de son hôtel pour affronter le Raja dans un Stade d’Honneur en effervescence.

Kevin Keegan est décédé. L’ancienne icône du football anglais des années 1970 et 1980 s’est éteinte lundi 20 juillet 2026, à la suite d’un cancer de l’estomac diagnostiqué en début d’année. Double Ballon d’Or en 1978 et 1979, alors qu’il jouait pour le Hambourg SV en Allemagne, Keegan est considéré comme l’un des plus grands joueurs de sa génération. Parmi ses admirateurs, de nombreux Marocains se souviennent de sa performance, près de 70 000 d’entre eux ayant eu l’occasion de l’observer de près lors d’une soirée de novembre 1980 à Casablanca.

Tout juste recruté par Southampton, qui l’avait ramené en Angleterre à l’été 1980 après trois saisons en Allemagne, Keegan a foulé la pelouse du Stade d’Honneur – aujourd’hui le complexe Mohammed-V – lors d’un match amical contre le Raja.

Une soirée conçue autour de Kevin Keegan

« La rencontre avait été organisée par la Régie des Tabacs, sous le parrainage de Marlboro », rappelle Mouad Kninis, historien du football national. L’événement avait été conçu comme une fête populaire, avec des billets à 6 dirhams en tribune et 3 dirhams en pelouse, disponibles notamment dans les bureaux de tabac de Casablanca. Un lever de rideau devait opposer le club sportif de la Régie des Tabacs à l’équipe réserve du Raja, suivi d’un défilé des différentes sections du club casablancais. Arrivée la veille, la délégation anglaise avait également été invitée à une réception organisée par la Régie des Tabacs dans un grand hôtel de la ville.

À cette époque, Southampton, dirigé par Lawrie McMenemy, comptait de nombreuses stars. Dave Watson était international anglais, Chris Nicholl était un pilier de la défense et Nick Holmes en était le capitaine. L’équipe alignait également Charlie George, ancien enfant terrible d’Arsenal, ainsi que le jeune attaquant Steve Moran. Cependant, à Casablanca, tous les regards étaient naturellement tournés vers Keegan.

Le joueur était pourtant en convalescence. Quelques semaines après son arrivée à Southampton, il s’était blessé aux ischio-jambiers de la cuisse droite lors d’une victoire 3-1 contre Birmingham. Comme son équipe avait déjà effectué le seul remplacement autorisé, McMenemy lui avait demandé de rester sur le terrain malgré la douleur, ce qui allait compliquer une partie de sa saison.

Trois jours avant le match à Casablanca, Keegan avait été laissé au repos contre Leeds. Quatre jours plus tard, il manquerait encore le déplacement à Manchester United. Sa présence face au Raja n’était donc pas une décision sportive ordinaire.

Blessé, Keegan est rappelé de son hôtel

La première composition communiquée aux organisateurs ne comportait d’ailleurs pas son nom. Keegan était resté à l’hôtel et Southampton envisageait, au mieux, de lui accorder une apparition symbolique d’une vingtaine de minutes. Lorsque la rumeur de son absence a commencé à circuler, les spectateurs ont exprimé bruyamment leur mécontentement. Le public s’était déplacé pour voir le double Ballon d’Or et avait le sentiment d’avoir été trompé.

Les sifflets et les protestations ont retardé le coup d’envoi, prévu à 20 heures, de près de quarante minutes. Les organisateurs ont finalement dû aller chercher Keegan à son hôtel. « Ce serait peut-être exagéré de parler d’un risque d’émeute, mais on n’en était pas loin », relate Mouad Kninis.

Keegan et son entraîneur ont été avertis que son absence provoquerait un scandale. Le numéro 7 a donc été aligné d’entrée, malgré sa blessure. Il a raconté plus tard qu’il pouvait « à peine courir et encore moins frapper correctement le ballon ». Prévu pour ne jouer que quelques minutes, il est finalement resté sur le terrain durant l’essentiel de la rencontre, avant de céder sa place à Wayne Pratt.

Au moment de l’échange des fanions, Keegan se retrouve aux côtés du capitaine et meneur de jeu du Raja, Abdellatif Beggar, et de l’arbitre international Mohamed Larache. Beggar, connu pour son humour, lance alors une phrase qui fait rire Larache et ses assistants : « Regarde-moi ça, dix dirhams en train de saluer dix milliards », faisant allusion aux écarts de moyens entre le football marocain et son homologue européen.

Cependant, Southampton ne s’était pas présenté avec toutes les vedettes annoncées. Phil Boyer, Mick Channon, Ivan Katalinić, Ivan Golac et Trevor Hebberd manquaient à l’appel. L’équipe restait prestigieuse, avec Peter Wells dans les buts, Dave Watson, Chris Nicholl, Nick Holmes, Charlie George, Steve Moran et, bien sûr, Keegan.

Le Raja aligne pour sa part Fettah, Aherdane, M’Jid, Hassan, Mehdi, Jaouad, Zahir, Saïd, Abdelkrim, Beggar et Fethi. Les Casablancais évoluent en 4-3-3, avec Beggar à la baguette et Fethi chargé d’apporter de la vitesse à l’attaque.

Le Raja bouscule les vedettes anglaises

Les premières minutes semblent annoncer la domination attendue de Southampton. Les Anglais s’installent dans le camp du Raja et Keegan ainsi que Holmes sollicitent rapidement Fettah. Southampton mise sur son rythme, son impact physique et sa maîtrise des duels. D’abord prudent, le Raja parvient cependant à desserrer l’étau grâce à son jeu court et à la mobilité de ses attaquants.

À la 14e minute, Abdelkrim progresse sur le côté droit et sert Fethi, laissé libre dans la surface. Peter Wells sort de son but, sans parvenir à maîtriser le ballon. Le gardien anglais le relâche devant l’attaquant casablancais, qui n’a plus qu’à conclure. Le Stade d’Honneur exulte : le Raja mène 1-0 face au club de Keegan.

Le but libère les Marocains. Fethi multiplie les accélérations, Beggar organise le jeu et la défense anglaise se retrouve régulièrement mise en difficulté. Loin de la démonstration annoncée, Southampton peine à contenir la technique et les combinaisons de son adversaire.

À la 39e minute, Aherdane se projette vers l’avant et déclenche une frappe qui semble prendre le chemin des filets. Un défenseur anglais intervient près de sa ligne et empêche le Raja de doubler la mise. Les deux équipes regagnent les vestiaires sur le score de 1-0.

À la pause, Terry Genoe remplace Peter Wells dans les buts de Southampton. Le Raja reprend pourtant avec la même ambition. À la 48e minute, Beggar frappe directement un coup franc que Genoe peine à maîtriser sur sa ligne. Deux minutes plus tard, Fethi déborde son défenseur et centre pour Abdelkrim, dont la reprise de la tête passe de peu à côté.

Southampton finit néanmoins par reprendre l’initiative. Le Raja baisse physiquement et les Anglais s’installent plus durablement dans son camp. Leur expérience et leur maîtrise collective commencent à peser. Moran, Holmes et Keegan trouvent davantage d’espaces autour de la surface marocaine.

À la 72e minute, Holmes lance Keegan dans une position favorable, sans que celui-ci puisse conclure. Une minute plus tard, le capitaine anglais déclenche une frappe puissante de loin. Fettah est battu, mais le poteau repousse le ballon. Graham Baker tente ensuite sa chance et oblige le gardien du Raja à intervenir.

La pression anglaise est récompensée à la 76e minute. Aherdane, jusque-là très en vue, tente de ressortir le ballon en dribblant aux abords de sa surface. Charlie George le lui subtilise, se présente dans un angle fermé et ajuste Fettah. Southampton égalise : 1-1.

Les Anglais cherchent alors à arracher la victoire. Sur un centre de Malcolm Waldron, Keegan place une tête dangereuse qui contraint Fettah à se détendre. Le gardien marocain détourne le ballon et préserve le résultat jusqu’au coup de sifflet final.

Un nul devenu un souvenir à part

Le nul est jugé mérité. Le Raja a produit les séquences les plus séduisantes, notamment en première période, avant de reculer sous l’effet de la fatigue. Southampton a dominé la fin du match, sans réussir la démonstration promise. La presse marocaine résumera la soirée par un titre sans équivoque : « La leçon d’anglais n’a pas été réussie. »

Fethi, auteur du but du Raja, est l’un des grands hommes de la rencontre, aux côtés de Mehdi et du gardien Fettah. Du côté anglais, Steve